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 N-O.

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MessageSujet: N-O.   N-O. 1400359500-clockMar 29 Avr 2014 - 23:53

La sonnerie grésille dans les haut-parleurs de l’établissement, annonçant la fin de la journée pour tous ceux qui avaient daigné mettre un pied en cours. Je sors au même moment du bureau de l’administration. On était venu me chercher en classe peu de temps avant la fin du cours. Je relis le bout de papier auquel mes doigts se cramponnent.

« Mère »
« Hôpital »

C’est tout ce que je retiens. Tout ce qui frappe mon esprit. Et de tout façon, tout le reste est bien trop vague. Incompréhensible. Sans plus d’infos. Même pas signé. Juste envoyé depuis « Mother », le resto-QG de la famille Bennett.

Putain de merde. Mais qu’est-ce qu’il se passe ?!
Mon corps voudrait certainement hurler tout ça. Insulter la terre entière et surtout Ruthel pour nous laisser pourrir sur une île coupée du monde. Mais c’est le blanc total dans ma tête. Je ne calcule même pas l’agitation qui grouille autour de moi. Abasourdie. Ou pire. Il y a comme un acouphène. Le monde extérieur est bloqué. J’avance juste lentement dans ma bulle, en mode automatique et sans oxygène. Le calme avant la tempête ?

Et doucement. Très sûrement. Chaque muscle se contracte. Mon dos. Ma nuque. Mes épaules. Tout se tend. S’étire. Tension mécanique qui se répand comme un poison et fait vrombir l’inquiétude sous-jacente.

Mon thermomètre interne perd certainement quelques degrés en cours de route. Mais je n’y prête pas attention. Sueur froide. Je m’arrête près d’une fenêtre, m’appuie contre l’encadrement, comme pour éviter la chute vertigineuse. Parce que là. Le sol commence à se dérober. Je perds le contrôle.

Je rejoins le bungalow. J’ai eu du mal à ouvrir la porte. La clé m’a glissé des mains. Il y a comme un frémissement incontrôlable qui envahit chacun de mes gestes, m’oblige à recommencer. M’empêche d’aller aussi vite que je le voudrais. Ma patience s’effrite. Je m’engouffre immédiatement dans ma chambre. Le sac est jeté sur le lit, j’ouvre les placards en grand, chope des fringues sans me préoccuper vraiment de ce que mes mains attrapent exactement. Mouvements frénétiques. Le désordre dans la pièce trahit l’urgence, la panique qui se déploie en moi.

Ma respiration étrangement profonde et sporadique se coupe un instant lorsque Heath arrive dans mon champs de vision. Je déglutis. Je serre les dents, je pourrais presque m’en briser la mâchoire. Mais je me retiens. Tu ne sais pas ce qui se passe vraiment Charlie, alors tu ne vas pas crier aux loups.

__ Je. C’est ma mère. Il y a un souci. Je détourne le regard. Mon esprit tente de ne pas s’attarder sur les scénarios que j’ai imaginé en une fraction de secondes. Ma bouche continue son bonhomme de chemin, s'écorche en route sur ces quelques mots, comme si il y avait deux entités bien distinctes. Je prends l’avion pour la Nouvelle-Orléans.

Les vitres de mon âme ont certainement laissé transparaître le tsunami d’émotions qui déferlent dans mes veines. Still… Je retiens la vague. Barrage. Je ne peux pas céder. Pas maintenant. Je ne l’ai pas encore atteinte. Je souffle difficilement.

Je verrais sur place à l’aéroport pour les détails. Mais il se propose de regarder. Ah c’est vrai. Il a internet. J’avais… J’avais zappé. J'avais simplement oublié qu'il y avait les autres, la bande. Mais la pensée s'efface aussi vite, happée par d'autres, moins rassurantes. Et sans faire attention, sans précaution, je lui précise depuis ma chambre qu’un allé simple suffit. Car je ne sais même pas combien de temps je vais devoir y rester.

Et si…
Le blanc voile mes yeux à l’hypothèse du pire. Je reste bloquée devant ma commode. Tétanisée. L’air manque à l’appel. Mon sang ne fait qu’un tour. Et je perds la force dans mes jambes qui plient. Je m’accroche brusquement au bois brut que je manque de heurter dans ce vertige. Dans l’élan brutal, quelques bijoux échouent au sol, dont la montre de ma mère. Je sens Heath se déplacer au moment où j’attrape mollement l’objet au sol. Je me relève vivement, glisse soigneusement la montre dans le sac pile à temps pour comprendre qu’apparemment, malgré le flou artistique dans lequel je suis, ça se goupille plutôt bien niveau timing train et avion.

__ Ok. D'accord.

J’évite son regard. Ne dis pas grand chose de plus, murée ailleurs. Parce que la panique gronde, fait défaillir mon courage si je me complais à chercher soutien ailleurs que dans mes propres forces. Si je m’arrête un instant, je risque de m’effondrer et de ne rien réussir à accomplir. Alors je continue mon entreprise qui consiste à remplir de tout et n’importe quoi le sac en cuir que je vais me trimballer à l’épaule. J’entasse, fais des couches me demandant pourquoi ça ne ferme pas. J’insiste, parce que oui, j’aurais certainement besoin de tout ça, même si je ne sais déjà plus ce que j’ai fourré dans la valise. Puis je commence à perdre patience face à la fermeture éclair. Quand je réalise.

__ Ah oui du coup… Ma carte bancaire.
Une main sur le front qui s’échoue rapidement dans mes cheveux. Je cherche mon sac à main des yeux. Je quitte mon antre, abandonne tout en vrac pour trouver la carte à débiter dans le salon. Je la lui tends pour le laisser faire. Comme si taper des chiffres sur un clavier me demander trop de concentration. Mais c’était bien un peu le cas. Distraits, mes neurones sautent des étapes, cheminent ailleurs. Je pense enfin à finir ma course dans la salle de bain pour embarquer l’essentiel et à –accessoirement- abandonner l’uniforme de l’école.

L’e-billet dans mon téléphone. Il me réexplique tout. J’écoute à moitié, pas vraiment concentrée, mais j'acquiesce tout de même en observant l’écran qui défile sous mon pouce incertain. Je tremble toujours. Ça n’a pas cessé -au contraire même- malgré mon agitation pour préparer mes affaires et même re-ranger tout ce que j’avais défait dans la précipitation. Quand même. Au cas où, j’ai besoin de faire rapatrier mes affaires… Parce que je ne sais toujours pas ce que je vais devoir gérer.
La paume de ma main vient bâillonner mes lèvres et ma peur alors que mes iris fixent toujours mon téléphone. Je déglutis. Mon cerveau tente de convaincre mon cœur et répète continuellement « Je vais gérer. Je sais faire. Je peux le refaire. Ne panique pas. ». Même si il s’agit de ma mère, de mon tout, de mon modèle. Celle que j'admire le plus. Celle pour qui je m’accroche perpétuellement. Comptine enfantine qui s’affaiblit.

Je souffle. Mon regard se pose enfin sur lui. Mon rythme ralentit un chouïa lorsque je m’attarde sur le visage de Heath. Je force un sourire que je veux pourtant sincère.
__ Merci de m’avoir aidé.
Je hausse les épaules pour réajuster le sac qui glisse sur le cuir de ma veste.
__ Ça va aller. Je cherche plus à m'en persuader qu'à le rassurer, mais c'est tout ce que j'arrive à dire. Comme toujours dans ces moments-là.

« Bye. » « À plus tard. » « Je te tiens au courant. » J’aurais pu pensé à dire tout ça, mais ça ne m’est pas venu à l’idée. Je me suis juste contentée d’un faible signe de main, d’un autre faible sourire et de le remercier une énième fois avant de refermer la porte sur mes talons. Sans m’en rendre compte, sa simple présence dans le bungalow m’a permis de résister à la panique, de ne pas suffoquer inutilement, de ne pas m’écrouler subitement sous l’assaut d’une torpeur qui rode.

Je m’échappe ailleurs.
Retour au bercail sans savoir à quoi m’attendre mais la peur au ventre, lacérant avec délectation chacun de mes nerfs.
Et aucun des plans que j’échafaude dans le train ne tient la route. Malgré le regard fixé dans le vide, rien ne semble arrêter le flot de pensées qui s’assombrissent au fil des minutes et se bousculent au portillon,. Pas même la foule qui me fait zigzaguer nonchalamment, ni les desk et les multiples contrôles à passer. Pourtant, rien que pour atteindre le siège de l’avion, le trajet est long. Alors une chose semble sûre, je vais finir par me rendre folle.

Assise côté hublot, ma posture est fermée. Jambes et bras croisés. Je respire mal. Mon organe cardiaque bat comme ça lui chante depuis le départ, mais c'est presque de pire en pire. Une torture qui lézarde au rythme de mes craintes effrénées et qui envahissent toujours mon être en y plantant leurs griffes. C’est irrégulier. Ça me fatigue. Ça m’énerve. Tout comme cet avion qui n’a toujours pas décollé. Je tire sur les manches de mon gilet en grosse maille. Bon il décolle ou quoi ?

Une main dans les cheveux. J’ai mal à la tête. Je sens que j’ai le regard vitreux, comme si j’avais de la fièvre alors que je suis frigorifiée. Ça doit être la fatigue. Pourtant, je sais que je ne dormirais pas.
Machinalement, je trifouille les manettes au-dessus de mon siège, mais ça ne fonctionne pas. Je tire cette fois les pans de mon pull sur ma poitrine avant de me frotter les mains et de les glisser entre mes cuisses pour les réchauffer. Je m’affaisse un peu plus dans le siège. Le pied suspendu dans le vide bat l’air nerveusement, marque de mon impatience qui me gangrène.

Implosion sournoise qui ne demande qu'à faire éclater la tension électrique contenue dans ce maigre corps.

Un passager s’approche, me demande si je voyage seule. Je réponds en peu de mots par la négative mais précise que les sièges sont certainement nominatifs. Il a qu’à regarder sur son billet, j’suis pas hôtesse de l’air. J’ai déjà oublié son visage et reporte mon attention sur l’aile de l’appareil que j’aperçois à l’extérieur. Les gens s’installent encore autour de moi, mais les moteurs sont en route, la machine se met en marche. Lentement. Trop lentement.

Une nouvelle main chasse quelques mèches rebelles. Je déglutis. Bon, on y va ? Supplication intérieure et capricieuse. Et pourtant, j’ai le cœur au bord des larmes à ce moment-là. Parce que mon esprit fait encore des siennes, imaginant toujours plus de théories pour coller au mot « hôpital ».
Je ne suis pas prête. Je ne suis pas définitivement pas prête à la perdre. J’ai un haut-le-cœur. Je ferme les yeux. J’inspire et tente de me calmer et c'est tout l'inverse qui se produit. Spasmes. Je serre les poings à en faire pâlir mes phalanges, je mords la lèvre inférieure. Hold on, it's ok, it's ok, it's ok, it's ok...

C’est à cet instant qu’une autre personne repose la même question. Si il y a quelqu’un à côté de moi. Sérieux ?! Ils peuvent pas se prendre par la main, regarder leur putain de billet et me foutre la paix ! Agacement maximal. Sociabilité indésirée. Rejet total des étrangers importuns que je perçois comme des terroristes. Agresseur agressé.

La bête montrerait bien les crocs si elle n'était pas si vulnérable.


#ff6633
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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockLun 12 Mai 2014 - 12:09

•• I always mess up everything and yet I'm still trying


« Je repars. Il n’y a définitivement rien pour moi ici. »
Est-ce que tu te fous de ma gueule, Neil ?
C’est la phrase qu’il ne pouvait extraire de son esprit. Sa réponse qui, bouche-bée, n’était pas parvenue à trouver le chemin jusqu’à ses lèvres. Il était resté con. Juste con. Neil l’avait embrassé. Il lui avait volé ce baiser qu’il savait pourtant qu’Heath ne lui rendrait pas. Et, encore une fois rejeté par le Renard, il avait lâché ces mots, claquant dans l’air, sonnant le glas.

Et rebelote. Le lendemain, Neil avait disparu. Est-ce que tu te fous de ma gueule, Neil... ?

Il n’a pas pleuré. Pas cette fois. Parce-que plus que tout, Heath est blasé. Blasé que son meilleur ami ne puisse plus envisager leur amitié, soit obligé de se mettre en tête qu’il faille être en couple. Mais Heath est hétéro. Il le sait, maintenant. Il y a eu cette période de flou, oui, totalement. Mais le retour de Neil, et le fait qu’il le rejette encore et encore - il a compris. Il a compris que cette nuit là n’était qu’une folie, qu’une expérience en plus. Que c’est son intérêt pour le sex, et non pas pour les hommes, qui l’a fait finir dans les bras de Neil. La facilité. Parce-qu’avec Ulysse, c’était difficile. Parce-ce qu’avec elle, il avait tout foiré. Il était tellement plus simple de se laisser tomber dans les bras de son meilleur ami gay fou amoureux.

Frisson.

Il a goûté Neil, il a vécu cette expérience homosexuelle et la regrette. Il a testé, il a aimé sur le coup, mais ça ne l'intéresse plus. Pas plus d’une nuit. - Et ça en reste là pour lui.

Mais pas pour Neil. Non. Il faut que lui, grand romantique, passionné amoureux, lui, il faut qu’il en fasse des tonnes. Il faut qu’il aille briser leur amitié par pure frustration. Qui est le plus égoïste des deux ?

Et elle débarque, Charlie. Elle débarque dans un bungalow où Heath se traîne, non plus triste comme après son premier départ, mais blasé. Il était un geek sans passion, sans grand entrain pour autre chose que tout ce qui touche aux jeux vidéo. Mou. Las. Terriblement indifférent. C’est ce qu’il était avant Prismver, et paradoxalement, c’est ce qu’il est redevenu après ce second départ de Neil.

Le club de baseball est légué à Joach.
Entropy est légué à Gautier, Pytha, qu’importe; qu’ils en fassent ce qu’ils veulent.
Le groupe de musique ne s’est pas réuni depuis.
Tout tourne au ralenti.
Plus rien ne l’intêresse.

Elle est là, paniquée. Il est là, blasé. Mais il y a ce nouveau don, ce nouveau don qui fait que, dans sa chambre, sur son pc et casque sur les oreilles, il l’entend. Il entend sa voix paniqué. Ressent sa peur, ressent tout le chaos qui l’habite à cet instant. Des mots fusent dans son esprit. Mère, hôpital. Et la détresse. Les pensées de Charlie sont tellement puissantes qu’elles parasitent l’esprit d’Heath sans qu’il ne parvienne à en contrôler le flux. C’est aussi insupportable qu’inquiétant, alors il se lève et, de son calme habituel, va dans le couloir, en chaussettes, trouve Charlie dans sa chambre. Entre les mots confus et ses pensées fracassantes, il parvient à établir une situation. Voila une mission pour toi Heath, rends-toi donc utile. Roulant sa langue dans sa joue, et beaucoup moins énergique et concerné qu’il le voudrait, il lâche qu’il va s’occuper de lui prendre un billet d’avion.

Le cul devant son pc, il trouve rapidement le vol le plus rapide et le moins cher. Il tape les informations, clique, coche, s’occupe et décide de tout. Son regard se déplaçant aussi vite que ses doigts tapent sur le clavier, ce n’est l’affaire que quelques secondes. Mais quelques secondes qui s’arrêtent au moment où ses yeux se posent sur « Nombre de passagers: 1 ». Un. Deux. Trois. Il clique, ouvre le menu déroulant et choisi le « 2 ».

Il n’a pas envie d’y réfléchir. Il est fatigué de se poser des questions. Fatigué d’utiliser sa cervelle, toute sa pseudo science, ses talents, son intelligence de surdoué, pour au final toujours tout foirer. Instinctif, rejetant tout acte de réflexion, il se lève, saisissant son smartphone. Le temps de revenir à Charlie, il a reçu l’e-billet et l’a transféré sur son téléphone à elle. Quelques explications, un au revoir rapide, et la voila partie.

Et, toujours sans réfléchir, il va alors à sa chambre et commence machinalement à préparer quelques affaires.

Le train. Les taxis. L’aéroport. Il la sait près de lui, quelque part, sans qu’elle ne sache qu’il s’invite dans son petit voyage. Pourquoi ? Parce-qu’elle est complètement paniquée. Et parce-que c’est son rôle à lui, de l’apaiser, cette fille. Comme c’est son rôle de lutter contre le système de Prismver, où d’essayer de garder Gautier sur un droit chemin. Machine. C’est encore en se comparant à un ordinateur doté de fonctions qu’il se trouve le plus à l’aise. Déshumanisé, fatigué; la dernière preuve de la grisaille qui entoure Heath actuellement se trouve sur ses commentaires, sur  le panneau des rumeurs. Une fatigue générale, contre Neil, contre Entropy, contre ces abrutis d’élèves. Contre tout.

Et pourtant il est là. Prenant place à côté d’elle, dans l’avion. Il ne la regarde pas, voit bien du coin de l’oeil la surprise sur son visage. Silencieux, éteint, mécanique, il s’assied, s’attache, croise une jambe par dessus l’autre et sort son smartphone. Deux mouvement du pouce et il lève les yeux sur elle, écartant à peine les mains vers le ciel, parce-que c’est son truc à lui, de parler avec les mains.

- ... t’a vraiment cru que j’allais te laisser partir toute seule dans cet état ?


Haussement de sourcil.

Ce serait bien mal le connaître.

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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockMar 13 Mai 2014 - 15:57

N-O. Alarge10

Et c’est un autre qui s’assoit : Heath.
Comment ? Qu’est-ce qu’il fait-là ? Pourquoi ?
__ ... t’a vraiment cru que j’allais te laisser partir toute seule dans cet état ?
__ … ça va tu sais.
Réponse automatique. Mécanique. Mais nouée, bouffée par la peur du pire.

Je détourne le visage vers le hublot, sans rien dire, mais sourcils froncés et surtout le cœur au bord des yeux. Fais chier.

Pourquoi tu endosses toujours le rôle de celui qui soutient ? Pourquoi tu t'embarques là-dedans ? Je te fais à ce point pitié ? Tu te sens obligé d’assumer une fonction de bon prince avec qui on affronte la vie ? Tu veux que je dépende de toi ou quoi ? Tu veux te sentir utile ? Au moins pour une personne -la plus réceptive tant qu'a faire, ça simplifie les choses et garantie un peu de réussite, à l'inverse du reste qui roule moins bien dernièrement ? Tu as peur que je parte et que je ne revienne pas ? Qu’au moins l’un de nous ne fuit pas ? T'as pas besoin de ça pour qu'on se dise "on peut compter sur lui". Non vraiment pas besoin. On le sait déjà. Moi plus que d'autres certainement. Alors pourquoi ? Si j'avais voulu qu'on me voit aussi misérable, si j'avais voulu qu'on m'aide, que tu m'aides, je l'aurais demandé. Buzzer rouge : wrong ! Liar.

La frustration, l’agacement, la colère, le déni fusent en quelques secondes dans mon esprit soumis à ces émotions. À fleur de peau, bien trop sensible et chamboulée, j’oublie encore trop souvent qu’il lit dans les pensées et d’ailleurs, je m’en fiche. Si je n’étais pas aussi fébrile, comme prise entre deux eaux, tout ça aurait sûrement franchi la barrière de mes lèvres. Harshness but still… Fatigue. Je ferme les yeux une seconde, inspire. Tout s’efface aussitôt, s'étouffe, se dissipe… Esbroufe… Grâce à ce même esprit chahuté qui ne peut rester concentré, se focalise trop longtemps sur autre chose, ce mot déchirant.

Mouvement qui nous enfonce dans nos sièges. L’engin accélère, décolle. Enfin. D’un revers de gilet, je me frotte les yeux. Souffle. Marre. J’ai campé dans mon silence pendant un long moment. Je n’ai même pas vu les hôtesses de l’air jouer leur pièce, s’agiter pour montrer les consignes de sécurité. J’ai regardé la ville s’éloigner sous nos pieds à travers la lucarne. Et j’ai essayé de ne pas laisser mon esprit vagabonder à ses pires endroits. Angoisse qui lacère et pourtant… Lentement perturbée par les mouvements de Heath.

J’ai du mal à reconnaître que voir une tête connue au cœur de cet air oppressant m’a soulagé. Que le rythme cardiaque versatile a retrouvé un semblant de contenance lorsqu’il s’est assis à mes côtés. Que la tension qui martyrise mes muscles s’est aussi atténuée faiblement. Œillade sur lui. Il dompte subtilement ma crainte rien qu’en étant là à regarder son téléphone et à gesticuler comme à son habitude. Mais je ne sais pas si ça sera suffisant. Je me crispe à nouveau, la tête s’affaisse une seconde dans mes épaules, mes mains se retrouvent siamoises, se cramponnent l’une à l’autre pour grappiller nerveusement un peu de chaleur fugace.

__ Te plains pas si tu dois essuyer mes larmes.

Parce que je risque d’exploser, craquer à tout moment au milieu de cet avion.

Je laisse le silence sceller mes lèvres. Même engoncée dans ce siège de classe éco, je me rapproche d’instinct de l’accoudoir qui nous sépare. Ma tête échoue sur le rebord de mon siège, mon regard se fixe sur ses mains qui glissent une nouvelle fois sur son téléphone. Et ça me calme. Au moins un peu. Au moins un moment.

Un instant, juste un.
Ma main se pose sur la sienne. Celle qui tient son objet favori. Pour stopper sa course une seconde.
__ Merci Heath.
Un instant, juste un autre. Sincérité hurlante dans ce regard direct et ses lèvres qui s'étirent faiblement et si douloureusement. C'est dur. Les muscles ne coopèrent pas, défient la bonne volonté. Même mes iris brûlants d’émotions trahissent le changement : ma température corporelle récupère quelques degrés. Comme si je les absorbais de lui. Je m’en rends compte. Yoyo. L’effet inverse -le froid- revient d’un seul coup. Et cette fois, c’est la différence de température qui m’électrochoque. Je détache ma main vivement.

__ Désolée. Je contrôle encore moins bien…
Murmure. Je détourne à nouveau le visage. Les poings se serrent machinalement, se glissent sur mes cuisses. Je déglutis, redevient muette pour de longues minutes.

Un steward passe dans l’allée, indiquant -tout sourire- aux personnes des sièges de devant que les plateaux repas arrivent. Ma gorge se noue un peu plus. Ça passera pas. Je relève la tablette et fais retomber l’ipod sur mes genoux. Autant pas gaspiller. Je glisse les écouteurs à mes oreilles. Œillade vers le hublot. On atterrit dans combien de temps déjà ? J’essaye de ma caler mieux, mais aucune position me convient. Une main vient frotter ma nuque tendue. Profond soupir agacé. Nerfs à vifs. Impatience. Ma tête retombe contre le siège, vers Heath et le dossier du siège qu’il a en face de lui. Fixation.

__ T’as ramené ton ordinateur ?
Faible demande après une nouvelle léthargie. Je distrais mon cerveau avec de la musique. Occupe mes yeux, impose-moi un autre paysage que ce souvenir qui revient malgré moi. Traitor mind.

// __ Mom’ ? Son papa et sa sœur vont rester avec lui, hein ?
__ Bien sûr, ma puce. La famille de Tim est grande.
__ … Et si toi tu as un accident, je resterais toute seule ?
__ … s’accroupie à la hauteur de sa fille et passe une main sur sa joue. Oui, Charlie. Je suis désolée. Mais je ferai en sorte que ça n’arrive pas. Ou que tu sois quand même heureuse, même toute seule et sans moi.
Cimetière Lafayette, le noir était de rigueur pour la mère et la fille (7 ans). Il faisait beau. Le soleil brillait horriblement ce jour-là.
//


Je fronce les yeux avant de les fermer. Inspiration coupée nette. Nouvelle crispation. Féroce malgré l’épuisement. Je me cramponne à mon distributeur de rythmes et m’en briserais volontiers les doigts juste pour me faire penser à autre chose. Ces déferlantes d’émotions opposées me noient et me rongent à la fois. Unbearable. Mais même Heath ne peut gagner contre l’ignorance.

Que le temps s’accélère ou qu’on me lobotomise, peu importe.
La supplication chute, coule en même temps que la première larme que je cache sous une main portée à mon visage.
Retranchement.

#ff6633
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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockMar 13 Mai 2014 - 18:41



- … ça va tu sais.


J’hoche la tête, la quitte des yeux sans un commentaire; inutile. Je sais qu’elle ment, et elle sait que je le sait. C’est notre grand jeu, le déni. Mon regard se pose sur mon téléphone, et mon esprit accueille les tourments de Charlie. “Je te fais à ce point pitié ? Tu veux que je dépende de toi ou quoi ? Tu veux te sentir utile ?” J’inspire, sent la nervosité naître quelque part dans mes entrailles. “T'as pas besoin de ça pour qu'on se dise "on peut compter sur lui".”  Je mord ma joue, cille. Out of control, je n’ai même pas la volonté nécessaire pour bloquer ses pensées. Je subis, silencieux, les yeux rivés sur un écran que je ne vois pas. Et j’accepte la nature de mon don. Ses pensées lui appartiennent, je n’ai pas à intervenir, je n’ai pas à la contredire ou même les commenter. Mon regard se lève à peine, quelque part sur mon pied. Ce dernier s’est agité, comme toujours. Je soupire, laisse tomber ma main tenant le téléphone pour m’accouder à l’opposé de Charlie. Pouce sous le menton, index soutenant ma joue, j’observe l’hôtesse exécutant les consignes de sécurité. L’esprit ailleurs, je tente d’y faire le vide, profitant que les pensées agressives de Charlie ne le parasitent plus. L’hôtesse, une fois terminé, s’approche de moi et me demande d’éteindre mon téléphone, après quoi je lui montre le petit logo dans la barre du haut signalant qu’il est déja en mode avion. Oeillade à la rouquine; elle est dans sa bulle, bulle dans laquelle je n’ai aucune envie d’entrer pour le moment.

Pression. Décollage, durant lequel j’observe la fille dans la rangée d’en face. Elle a mon âge. Son souffle est irrégulier, puissant; ses muscles sont tendus, son visage livide. Pourquoi les gens ont-ils peur de l’avion ?

“Je peux mourir dans ce voyage.”

Je la fixe, et elle le sent, car elle tourne le regard vers moi, rougit.

- … are u okay ?


Elle acquiesce, détourne les yeux, honteuse. Elle me trouve à son goût, mais ça je l’aurai deviné même sans mon pouvoir. Je lui adresse un sourire rassurant et détourne le regard, le reporte sur Charlie. Puis mon téléphone. Une minute passe.

- Te plains pas si tu dois essuyer mes larmes.
- Je me plaindrai pas.


Je ne quitte pas des yeux mon sudoku virtuel, remplis deux nouveaux chiffres lorsque je sens son regard sur mon écran. Et sa main, peu de temps après, qui se pose sur la mienne. Mes yeux trouvent les siens, et je pince les lèvres, hausse une épaule en guise de réponse à son remerciement. Et elle s’échappe, se justifie à cause du yoyo de température que j’ai pu ressentir; ça n’a aucune importance, alors je ne répond pas. Mon regard pour elle, inquiet, suffit. Suffit à lui faire comprendre que je suis là, que j’essuierai ses larmes, et que je suis prêt à subir à peu près toutes les dérives de son pouvoir. Parce-que je suis là pour elle, point barre.

-  T’as ramené ton ordinateur ?
- Quelle question.


Je lui adresse un sourire, un de ceux qui veulent dire ‘tout va bien’, mais lorsque je pose ma main sur ma ceinture pour récupérer le pc au dessus de nos têtes, le signal de sécurité s’allume: zone de turbulences, il faut s’attacher. Je m’humecte les lèvres, me laisse retomber dans mon siège et patiente, désignant à Charlie d’un signe de tête la raison pour laquelle je me suis ravisé.

Mais elle est ailleurs. Son regard est loin, terriblement loin. J’observe son visage, assez proche du mien, mais sais qu’à cet instant elle ne me voit pas. Inutile d’entrer dans son esprit. Je la laisse avec ses pensées, inspire, détourne le regard sur ma jambe, me mord l’intérieur de la joue. L’air est lourd. Lourd de la tristesse et de la peur de Charlie qui m’écrase, m’asphyxie. Je ne peux rien faire. On ne peut rien faire. Du coin de l’oeil, je vois ses yeux se fermer. J’entend son souffle se couper, un sanglot s’étouffer. Et, comme lorsque j’ai acheté mon billet d’avion, je ne réfléchit pas. Instinctif, réfléchir m’épuise. Alors, le plus naturellement du monde, je pivote sur mon siège, y enfonce mon épaule, m’installe face à elle, au bord de mon siège, comme elle est au bord du sien. Mes yeux trouvent le sillage humide de sa larme, je cille, plonge dans ses yeux. Ne réfléchit pas, Heath. Le coeur serré, ma main vient trouver sa joue, douce, chaude. Je n’ai pas les mots. Elle le sait. Mais je suis là comme j’ai toujours été là.

-  Que tu te terrorise ou pas ne changera pas les choses Charlie. Alors vis-ça le mieux possible, en attendant. Te prends pas la tête, ça n’arrange rien.


Pourquoi. Pourquoi réfléchir, tout le temps. Pourquoi tout calculer, toujours penser aux conséquences, toujours craindre le futur, douter du passé. Pourquoi craindre l’ignorance, pourquoi, toujours, ces tourments ?

Je suis las de penser.

Alors, lorsque dans une simplicité extrême, mes lèvres viennent tout doucement se déposer sur les siennes, dans un baiser chaste et court, et que mon pouce appose sur sa joue une caresse tendre, je ne pense pas.

Je rouvre rapidement les yeux, et moi, j’ai beau ne pas me prendre la tête, c’est inévitablement le visage de Pytha qui s’impose dans mon esprit. Je déglutis, soupire et me redresse, la quitte des yeux, quitte cette petite bulle que je nous ai crée l’espace d’une minute. Je me détache et me lève, le signal éteint, lève les bras pour ouvrir mon sac. Je roule ma langue dans ma joue, fait barrière aux pensées qui m’assaillent. Un mouvement de main, je baisse les yeux sur elle, soupirant de nouveau.

-  Te prends pas la tête pour ça non plus. Je...


Ma main s’abat sur ma cuisse et je détourne les yeux, soupire de nouveau et reprend ma fouille dans mon sac.

-  On s’prenait pas la tête, avant.


Ordinateur portable en main, je me rassied, l’ouvre, l’allume et le cale sur la tablette face à elle.

-  J’ai à peu près tout les films et séries de l’univers, tu devrais trouver quelque chose.


Et, las, je me cale de nouveau sur l’accoudoir opposé, glisse mes écouteurs dans mes oreilles et démarre la musique, croisant jambes et bras avant de fermer les yeux.

Et ma langue se niche, encore et toujours dans ma joue, juste quelques secondes.


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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockMar 13 Mai 2014 - 23:50

N-O. No10
Vibrations. Heath bouge. J’ouvre les yeux, tout en restant engluée dans ma torpeur. Et il s’approche. Près. Il m’isole. Me protège. Du reste de l’avion. Du monde. Et j’en viens même à désirer qu’il réussisse à annihiler mon esprit. Mes yeux naviguent d’un iris à l’autre. Puis ma peau capte la sienne sur ma joue. Le barrage cède…
__ Même si t’es là. Si c’est grave. Si, si… Les scénarios des pires maladies et des pires handicaps submergent ma conscience. Et si elle meurt. Qu’est-ce que je vais devenir ? Qu’est-ce que je vais faire ? Et si elle est déjà morte Heath ? Si elle est déjà…
… Dans un souffle de confusion, des mots avalés aussi tremblants que le corps, des larmes qui affluent inéluctablement et incontrôlables. Et une main s’accroche à son bras. Pression.
__ Que tu te terrorises ou pas ne changera pas les choses Charlie. Alors vis-ça le mieux possible, en attendant. Te prends pas la tête, ça n’arrange rien.
Je fonce légèrement les sourcils, baisse le regard. Je sais, je sais, je sais, je sais, mais j’arrive pas. J’arrive pas à arrêter de penser. Tu peux pas savoir combien j’aimerais pouvoir arrêter. Ces quelques heures semblent être un purgatoire, éternel enfer. Et je suis fatig…

C’est bref. C’est tendre. Et ça coupe court à tout. Ce simple baiser déloge la panique qui allait m’étrangler. Il me faut quelques battements de cils pour réaliser ce qu’il vient de faire et c’est l’humidité gênante sur mes joues qui me réveillent. D’un revers de gilet, ma paume essuie les rivières qui s’assèchent, repasse là où sa main était posée il y a tout juste un instant. Je déglutis, baisse la tête, les yeux. Mes lèvres s’humectent inconsciemment : la sensation a été fugace presque irréelle. Pourtant, je la retrouve facilement.

Je relève la tête vers lui. Pourquoi t’as fait ça ? Franchement. En plus…
Flashback : l’ardeur dévorante de Seth. La douceur enveloppante de Matt.
Matt… Son visage revient plus vivement. Et son envie, sa simplicité, ses mots si honnêtes… Je secoue le visage, yeux clos, lorsque la comparaison avec Heath se fait involontairement. Non. C’est différent.
__ Te prends pas la tête pour ça non plus. Je... On s’prenait pas la tête, avant.
Ce n’est que ton affection habituelle. Notre attachement. Tout simplement ? Et non, t'as pas la force de te prendre la tête là-dessus maintenant. Les méninges un peu en pâture : non merci. Je mets ça de côté et j’acquiesce faiblement.

I was the match and you were the rock
Maybe we started this fire
And now we seat apart and watch… Unfair people whom we are


Je me recule, m’enfonce dans le siège, côté paroi de l’appareil. Et toujours cette main qui chavire dans mes cheveux, côté tempe, avant de glisser derrière l’oreille. Comme si ça pouvait m’éclaircir les idées…

Au moins, je parviens clairement et rapidement à trouver un film qui distraira mes neurones. Christian Bale. Costume noir. Éradiquer le mal avec quelques chauves-souris et une bonne dose de force et de détermination. Ça semble parfait pour m’hypnotiser. Mes pupilles suivent les mouvements sur l’écran, s’attardent parfois sur l’acteur quand la musique vissée dans mes oreilles capte ma concentration qui dérive encore de temps à autre vers le hublot. Je l’ai déjà vu plusieurs fois, mais il y a des scènes que j’aime revoir. Comme ce premier combat sur la glace entre le maître et le disciple.
À la moitié du film évidemment, et au milieu de l’Atlantique, le repas est servi. Je me perds en excuses bidons pour ne pas en prendre et finit par laisser entendre que je risque de vomir si je force. L’effet escompté est atteint, le jeune steward passe son chemin. Et je lève les yeux au ciel pour toute réponse au regard de Heath. C’est pas comme si j’allais mourir en sautant un repas.
Je reprends ma séance là où je m’étais arrêtée, à peine plus focalisée sur l’intrigue qu’au départ. Une main sur le clavier, un doigt qui tapote -métronome. Mes yeux dérivent souvent ailleurs, balayent les alentours sans s’attarder sur autre chose que ce putain de hublot et l’écran qui indique la progression de l’avion.

Calcul rapide, on va arriver vers 00h30 – 1h à l’appartement. Les horaires de visite ? Quel hôpital déjà ? Je sais même plus.
Douleur sous les côtes. Sous le cœur.
La lutte entre cette douleur et le cerveau pour prendre le dessus sur l’autre.
Le cerveau qui essaye de rationaliser, de réparer, de sauver la situation.
Et la douleur qui plante ses griffes et qui déchire comme un oiseau de proie.

Mon poing se serre. Je souffle.

La fin du film est synonyme de mouvement. J’ai besoin de me dégourdir les jambes. Et quand je reviens à ma place un quart d’heure plus tard -deux cafés en main, le store du hublot est baissé, la moitié de l’avion roupille. Et comme souvent, nous sommes encore éveillés.

Pas besoin de l’ordinateur, je peux le garder apparemment. Ça me surprend un peu. Mais lance donc le deuxième opus de la saga. Je me cale dans l’autre coin du siège, tournée vers le hublot clos, mais plus proche du côté de Heath. Comme si, inconsciemment, je cherchais sa présence pour me soutenir, son ombre pour me retenir. Et au fil des heures qui s’égrènent et nous rapprochent de ma ville natale, la question me revient en tête quelques fois, souvent sur une intonation british  de Christian –et son accent à lui dont je viens de prendre conscience : Pourquoi t’es avec moi Heath ? Pourquoi t'es là ? Mais elle se dissout rapidement comme du sucre sous la langue, sans avoir la force de chercher une réponse.

Atterrissage à l’aéroport international de Louis Armstrong : c’est le milieu de la nuit et il fait doux. Comme toujours à cette période de l’année. Parce qu’en journée, les températures peuvent déjà atteindre des sommets estivaux. Et cette sensation me fait plus de bien que je ne l’aurais imaginé. À cette heure-ci, passage obligatoire par la station de taxi. Et heureusement, Maumau’ pour Maurice (8D) -notre chauffeur d’un soir qui amène une pensée pour un autre Momo’- joue le rôle que j’aurais pu tenir si je ne m’étais pas à nouveau refermée dans ma coquille une fois le pied posé sur le tarmac. Il nous vante les beautés de la ville à la sauce créole. Surnommée la Big Easy, la meilleure cuisine des États-Unis et la meilleure musique du monde, etc, etc. Je me dis que pour un amateur de rock comme Heath, il ne sera certainement pas du même avis. Le Jazz Fest vient de se terminer et il en parle comme si c’était hier. À travers la vitre à moitié ouverte, le Mississipi étend son bras entre la voiture et le superdome bâti sur l’autre rive. Pile au même moment, le journal des sports passe à la radio. En football américain, les Saints l’emportent. En basket, les Pelicans se qualifient. Mais en baseball, les Zephyrs doivent redoubler d’efforts après une blessure à l’épaule de leur meilleur joueur. Maumau’ enrage en apprenant la nouvelle. Embardé sur le pont. Un peu plus et on passait sur l’autre voie. J’en ai lâché mon téléphone alors que je regardais les horaires de visite de l’hôpital. Le pire : il ne s’excuse qu’à moitié et préfère en rire, concluant qu’il ne faut pas s’en faire.

__ Ici, on défile au rythme du jazz lors de vos funérailles. Une référence à une tradition séculaire d’ordinaire optimiste qui devient morbide et surtout indésirée. Alors, laissez les bons temps rouler
La devise de la ville que j’aime d’habitude autant que la ville elle-même. Pour l’ambiance du quartier comme pour celle des docks. Mais là, ça passe pas.
__ Je suis d’ici, vous embêtez pas à nous faire l’historique de la ville.
Caprice égoïste. Je voulais le faire taire et ne plus l’entendre. Alors en disant cela, je détache ma ceinture et me retranche près de Heath.
__ Woo, okay. Vacances dans la famille ou retour définitif au bercail ?
La question pourtant sympathique et enthousiaste me fait l’effet d’une bombe. Parce que ça va faire plus d’un an et demi que je ne suis pas venue. Même pas à noël. Ça fait si longtemps et c’est cette « circonstance » qui me fait revenir... Regret ? Remord ? Écorche à vif.

Instinct immédiat de protection, je niche mon visage sur son épaule, près de son cou. Et yeux clos, je dissimule un visage crispé sous mon bras. Il va se la fermer, oui ?
Après ça et pour le reste du trajet, j'ai occulté tout le reste. Je ne sais pas si il a continué à blablater. J’étais bien trop focalisée sur les mots de Heath : « Que tu te terrorise ou pas ne changera pas les choses Charlie. …Te prends pas la tête, ça n’arrange rien. »

Le véhicule ralentit dans ce léger bruit aigu de mécanique typique. Je règle pour nous deux et ça ne se discute pas. En face de nous, l’immeuble de quatre étages : toujours là. Tu t’attendais à quoi ? Une attaque terroriste ? Je soupire. Agacée par moi-même. La bâtisse en brique semble un peu plus décrépie.
__ C’est pas le grand luxe, j’te préviens.
Pourtant, nous ne sommes pas si loin des immeubles de l’artère principale réputée pour ces balcons et leur belle ferronnerie. Non. Ici, c’est basique, droit, sans fard. Rares sont ceux qui dérivent jusqu’à cette rue secondaire, mais l’animation nocturne s’étire toujours autant et les connaisseurs ont leur point d’attache. Les trois bar-restaurants sont plein là où le rythm’n’blues se mixent et la supérette du bout de la rue fait grésiller ses néons H24.

On passe la porte principale qui ferme toujours aussi mal. Il faut monter les étages à pied avant d’atteindre le sommet et la porte juste en face.
Appartement 4A. Je farfouille tant bien que mal dans mon sac pour retrouver la clé, soudainement fébrile. Je déglutis et commence à perdre patience. Et toujours cette manie de main dans les cheveux. Je pose le sac à terre pour y voir plus clair.
T’as peur de quoi Charlie ? L’appartement va être vide et ça tu en as l’habitude. Alors il n’y a aucune raison de perdre ces moyens maintenant.

Objet trouvé. Je me redresse vivement pour l’enfiler dans la serrure. Le verrou cède. La porte s’ouvre sur l’obscurité que j’assassine aussitôt sans pour autant franchir le seuil. L’inoccupation des lieux me prend au cœur plus que d’ordinaire. Lourdeur. J’inspire.

__ Well. Bienvenue chez les Bennett.

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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockMer 14 Mai 2014 - 0:53



Douze heures trente d’avion, c’est long. J’ai rempli quatre sudoku, mangé un plateau de repas, regardé Batman sans, puis avec le son, en branchant mes écouteurs sur ma multi-prises audio. Je les connais par coeur puisque, sans le savoir, Charlie a pioché dans mon top trois de films préférés. Je ne dis rien. Je ne dis rien parce-qu’on se ressemble déja beaucoup trop, inutile de pointer le doigt sur tout ce qui nous lie plus encore.

Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi. C’était toujours entrecoupé, un sommeil agité; l’avion est confortable mais l’inquiétude de Charlie me boulverse. Parce-que derrière mon air rassurant, moi aussi je m’inquiète, évidemment. Et si en effet il était arrivé quelque chose de grave... ? Je me lève, coupant court à toute pensée, obéissant à mes propres leçons: s’inquiéter est inutile. Je prend place à côté de la fille du décollage. Charlie dort depuis un moment. La fille s’appelle Elisabeth, et est londonienne, comme moi. Elle va voir son père à la Nouvelle-Orléans. Je discute un moment avec elle. J’apprend qu’elle aime le ski et l’équitation, qu’elle est allergique aux poils de chat elle aussi, et a une phobie de l’avion - ce que j’ai pu remarquer. Elle apprend que j’aime le baseball et la batterie, ne saura jamais que j’ai lu dans ses pensées pour l’entendre songer à mes beaux yeux noisettes et à mes lèvres désirables. Elle me demande si Charlie est ma copine, ce à quoi je répond non - elle évoque le baiser aperçu, et j’explique que c’est compliqué. En retournant à ma place, j’ai son numéro de téléphone, et la garantie qu’on se reverrait à Londres.

On n’se refait pas.

Atterrissage. J’ai l’impression que mes jambes ne sont plus capables de me porter. Ca ne m’empêche pas de kidnapper la valise de Charlie en plus de la mienne, la forçant à ne porter que son sac à main. Le renard a bien des défauts mais personne - pas même une rouquine agacée - ne l’empêchera d’être galant. Parfois trop galant, d’ailleurs.

Taxi. Ce voyage est interminable. Notre guide parle beaucoup trop, et je l’écoute trop peu. Je ne suis jamais à l’aise en voiture, si je ne suis pas au volant. Je ne peux m’empêcher de regarder dehors, d’être plus attentif à la route et à sa conduite qu’à ce qu’il raconte. Son accent me fait parfois froncer les sourcils, tout comme ses expressions. J’en reconnais certaines de Charlie qui me font sourire. On est pas du même coin, et me revient en tête un matin, à l’hôtel, où l’on comparait nos accents et différentes façons d’exprimer les choses. Elle était alors nue, sur moi, ses doigts courant le long de mon torse, son rire éclatant dans la pièce. Son oeil taquin, ses mèches flamboyantes à la clarté du matin. Et ce soir, elle s’appuie sur mon épaule, ferme les yeux, s’accroche à mon bras, morte d’inquiétude.

... Qu’est-ce qu’on est l’un pour l’autre, Charlie ?

Mon regard retrouve l’horizon, puis les voitures, les panneaux, les pancartes, les phares et lumières de la ville. Je ne m'intéresse ni à la radio ni aux commentaires du chauffeur dont j’ai déja oublié le nom - je me contente d’acquiescer, balancer quelques sourires, et rester distant, discret, désireux de lui faire comprendre que j’aimerai avoir la paix. La fatigue est là, pesant sur mes épaules, mes paupières. Mon front trouve appui sur la vitre et l’espace de quelques minutes, tout s’allège, tout disparaît.

Sommeil.

C’est lorsqu’elle quitte mon épaule que j’ouvre un oeil, puis deux, me redresse, comprend: on y est enfin. Taxi réglé, valises de nouveaux subtilisées, je grimpe les étages, refusant deux fois à Charlie de lui céder du poids. C’est qu’un homme, un vrai, ça porte les valises jusqu’au point d’arrivée. Il est drôle que ces choses là me tiennent à coeur alors qu’à côté de ça je piétine le coeur d’Ulysse. Ironie. Désireux de ne pas penser à tout ça alors qu’on est loin de l’école, j’entre chez elle, faisant de nouveau barrage à mes propres pensées. Je dépose les valises dans l’entrée, soupire et fais craquer mon dos. Coups d’oeils rapides, je découvre enfin la maison de celle que je connais si bien. C’est si étrange, de me dire que je suis chez Charlie. Quand on est là-bas, sur notre île, on a tendance à oublier que le reste du monde existe. Oublier que chacun d’entre nous à eu, et a, une vie ailleurs. D’autres amis, une famille, un autre lit. Mes yeux glissent sur les différents éléments et je la reconnais, là, Charlie. C’est chez elle, ces murs, cette déco, cette simplicité, cette chaleur, tout ça lui ressemble, lui ressemble tellement. Je ne m’y attarde cependant pas; la décoration intérieur n’a jamais été ma tasse de thé, pas plus que l’observation en général. Je suis trop absorbé dans mes pensées, trop ailleurs pour être observateur.

Et je suis là, entre le salon et la cuisine. J’imagine sans aucune peine leur vie ici, à elle et à sa mère. Je ne me sens pas étranger, je pense que, chez ma mère, nous avons le même train de vie, la même simplicité, les mêmes moyens - très probablement la même éducation. Mes pensées se dirigent un instant sur elle. Ma mère. Et cet homme, avec qui elle essai de refaire sa vie. .... Le père de Sarah. J’enfonce mes mains dans mes poches, agacé par cette apparition furtive dans ma tête. On l’a accepté, on a pas le choix. Mais l’idée qu’il remplace mon père me fait toujours mal.

Chasse. Chasse de nouveaux tes pensées, Heath. Loin de Prismver, j’ai réellement le désir de me sentir libre, libéré de ces chaînes de mon quotidien. La réputation. La classe. Entropy. Les histoires d’amitié, les histoires de coeur. Ici, je suis loin de tout ça, et je crois naïvement avoir le droit, par là, d’être loin de moi-même. Loin du renard. Loin de ce Heath qui foire tout, qui gère sa vie n’importe comment. Qui merde tout. Mais on ne se refait pas.

- ... Avant de repartir, ou quoi que ce soit d’autre... Je donnerai tout mes mots de passe pour un café.


C’est dire à quel point j’en ai besoin. Et, sortie de mon blouson retiré et posé sur une chaise, ma cigarette électronique vient trouver mes lèvres.

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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockMer 14 Mai 2014 - 4:21

N-O. Clarge11

Je referme la porte derrière nous. Reverrouille tout avant de jeter les clés sur le meuble à chaussures branlant. Et l’image de Heath dans ma cuisine… Rectification. Dans la cuisine de ma mère. Ça reste quand même… Troublant. C’est chez moi, mon univers. C’est ce qui peut paraître plus intime vue depuis Prismver. L’incursion d’un monde dans un autre. C’est moi + d’autres inconnues pour celui qui pourrait se sentir étranger. Frisson. Peu importe. Je chasse cette pensée. Mon chez moi se construit là où je suis. Ici ou ailleurs, je ne voudrais pas que ceux que j’accueille ne se sente pas à leur place. Mais une pensée en remplace une autre : j’imagine aisément la bande réunit autour de cette table sur laquelle je fais glisser une main alors que je me dirige vers les quelques plantes vertes assoiffées. Johanna sur les genoux de Joach. Heath juste à côté de son frère de cœur, cigarette électronique à la bouche –comme à cet instant. Pytha et Skygge en train de comparer avec trop d’ardeur leurs dernières performances (sportives on en doute pas). Ashley en train de les tempérer ou de mettre de l’huile sur le feu –au choix, et accompagnée dans son élan par mon turbulent mais ô combien adoré, président. Lysander en bon fouineur, garderait un œil faussement bienveillant et surtout railleur sur toute l’agitation ambiante. Il serait suivi de près par Hannah, qui aurait rechigné à venir, mais qui, je suis sûre, apprécierait la douceur du lieu, la chaleur de la ville. Et en colis spécial, rien que pour moi et pour taquiner Heath : Sarah. Clope au bec, elle pourrait jouer les maîtresses de maison sans souci. Oh et je veux que Morgan vienne aussi. Est-ce qu’il aimerait la Nouvelle-Orléans ? Ah et du coup, son +1 s’impose. Mais oui. Je suppose que Jim apprécierait la vie nocturne d’ici. +1 du blond = autre blond, +1 de Skygge aka Mister Prismver. Ça risque d’être tendu avec Heath. Mais Sarah s’en délecterait. Et puis, il y a Roos aussi. Et Holly… Wait. Stop ! On loge plus là.

Et le retour à la réalité est brutal.
__ ... Avant de repartir, ou quoi que ce soit d’autre... Je donnerai tous mes mots de passe pour un café.
Wonderful Charlie. T’arrives à divaguer même dans les pires situations. Culpabilité. Je me mords la joue. Puis dodeline de la tête.
__ Pas de souci. Ah par contre, faut attendre que ça coule.
Tout en m’affairant à sortir le nécessaire des placards –parfaite distraction, j’explique en deux mots que c’est une vieille machine. Une de celle qu’on programme habituellement, mais qui fait des merveilles.
__ T’es sûr de vouloir du café ? Tu veux peut-être dormir ?
Mais je ne m’arrête pas pour autant. J’en voulais un aussi de toute façon. Deux clac et un clic et le tout se met en route. L’odeur de caféine envahit presque instantanément la pièce, réchauffe l’air encore légèrement épicé et sucré typique de la cuisine cajun.

__ Bon en attendant, tour du propriétaire. C’est rapide. Donc la pièce principale où nous sommes. Un 3-en-1. Vaste entrée. Cuisine ouverte sur la salle-à-manger. Ensuite… Un pas à droite ou plutôt derrière toi, nous avons l’aquarium. Ah non pardon : le salon. Rectangulaire. Cosy. Peu meublé pour plus de modernité. Retour dans le 3-en-1, mais explorons sa gauche. La meilleure partie. Juste un pas nous sépare de ma chambre et deux de celle de ma mère… Ma voix s'éteint. La porte est entrouverte sur celle-ci alors que la mienne est close. Je me fige silencieuse, je perds mon élan et l’air manque un aller ou un retour dans mes poumons. Je souffle tremblante. Le roulis de la machine à café me réveille. Euh, ma chambre est plus grande –donc plus remplie et bénéficie d’un accès direct au toit. Je suis privilégiée, je sais. Et enfin derrière moi, une autre pièce indispensable pour toutes Bennett qui se respectent : la salle de bain. Autre environnement multi-fonctions : lavabo, toilette, pharmacie, centre de beauté, douche, baignoire, buanderie, etc, etc. Oh et l’atout charme de l’appartement : l’eau chaude et l’eau froide sont inversés. Pourquoi ? On préfère garder le mystère sur ce point. Pas qu’on aime piéger les gens là-dessus, mais si quand même un peu.

En gros, estime-toi heureux d’avoir été informé de ce détail. Alors que cette humble présentation a été faite sans que j’ai besoin de bouger d’un pouce. N’est-ce pas… Ridicule. Je soupire. Tente un sourire. Le bip rappelle à l’ordre. Le café est prêt et je nous en serre deux tasses avant de m’appuyer contre l’évier pour profiter de cette nouvelle source de chaleur. Entre deux frottements d’œil et un bâillement, j’ai l’impression de tanguer et de manquer cruellement de forces. Je regarde l’heure affichée en turquoise sur le micro-onde. Bientôt 2h du matin.

__ Les visites sont pas autorisées avant un bout de temps. Désemparée. A part si… Je me redresse. Tu crois que parce que je suis de la famille, je peux peut-être la voir avant ? Mh… Dans tous les cas, t’as pas besoin de m’accompagner. Je peux y aller toute seule.
Pas de « ça va là maintenant » pour conclure la phrase, même si ça a failli sortir presque automatiquement. Mais non. Là, l’effort de renier me semble superflu. Alors que sauter d’une idée à l’autre, ça ça fonctionne encore.
__ Oh et viens. Je vais te montrer…

J’entre dans ma chambre, presse l’interrupteur qui allume la guirlande d’ampoules dénudées installée au-dessus du lit. J’abandonne ma tasse dans les mains de Heath et me dirige à la fenêtre que je remonte.

__ Alors il y a un coup à prendre pour le volet, mais, en gros, là, tu tires et soulèves en même temps. Il va y avoir un petit clac… Mais y a rien qui se passe. Normalement. … Je force un peu, mais toujours rien. Je recommence plus vite. Le fameux clac résonne, je relâche le loquet et ça bloque l’ensemble dans un second bruit sourd. Je retire mes mains rapidement. Je connais la bête, je me suis coincée les doigts un nombre incalculable de fois. Voilà. Bon de toute façon, le jour ne sera pas occulté à cause de l’autre fenêtre là-haut. Le lit est trop bas, même en grimpant dessus, on n’atteint pas le truc, donc j’ai laissé tomber l’idée de mettre un rideau.
Mais je sais que ça le dérange pas plus que ça. Que le soleil s’invite dans une chambre pour te réveiller.

__ Je dormirais sur le canapé.

Je m’apprêtais à reprendre le mug quand le bruit singulier d’une clé qui glisse dans une serrure résonne dans mon dos. Je me fige, hésitante, incompréhensive. Le verrou tourne à gauche. Une fois, deux fois. La clé ressort et la porte s’ouvre. L’apnée ne m’empêche pas d’abandonner la chambre à pas vifs. Et au moment où sa silhouette plus grande que la mienne d’une dizaine de centimètres se démarque de la porte… Qu’une réflexion anodine jaillit avec sa voix… « Merde. J’ai encore oublié d’éteindre la lumière. » … Je me plante dans son champ de vision. Son sac-à-main se décroche de son épaule.
__ Mama…
Statufiée, je n’y crois pas. Je me suis endormie et je rêve juste qu’elle est là, c’est ça ?
__ Oh mon dieu, Charlie !
Et elle me saute dessus, m’enlace si fort que je ne peux plus douter. Et elle ne me lâche pas et j’ose enfin l’étreindre aussi, retenant encore le flot. Elle me demande si je vais bien, ce que je fais là, si il s’est passé quelque chose et l’embrassade se rompt brutalement. Elle préfère me regarder droit dans les yeux quand je parle. Toujours.
__ Mais, mais, je croyais que tu étais hospitalisée. L’administration de l’école a reçu un mail...
Effort surhumain que de bafouiller ces deux phrases. La tension s’évaderait presque déjà de mes muscles.
__ Quoi ?! Ah mais non. Y a eu un court-circuit à ce moment-là. Je pensais pas que c’était parti, j’avais à peine commencé le mail. En plus l’ordi a grillé et puis… Attends. Ses mains se posent sur mes épaules. T’as cru que j’étais à l’hôpital ? J’acquiesce.
__ À ton avis ?
C'est lâché sèchement.
__ Non, c’est pas moi Charlie. Je te prévenais pour Abby.
Silence de plomb. Mon esprit oscille entre « WHAT ?! Tu te fous de ma gueule ?! » et « Non, pas elle. Pas la mère d’Aaron. » Mais ma mère rompt le silence.
__ Je me doutais que tu serais venue, mais pas aussi vite. Et puis pas accompagnée.

Elle dodeline de la tête en guise de salutation à Heath, se demandant certainement qui sait. Et j’imagine très bien les associations d’idées qu’elle se fait. Mais je mets du temps à réagir. Encore sous le choc de la voir, de la retrouver entière et également à elle-même. Je la détaille du regard. Elle revient d’une garde. Ça se voit. Ses cheveux attachés sur le côté -légèrement plus foncés que les miens, sont quand même en bataille. Elle ne renfile toujours qu’à moitié ses fringues quand elle doit enchainer sa prochaine garde quelques heures plus tard. Et là, elle a juste troqué le haut pour ce chemisier blanc et porte encore le pantalon large grisâtre caractéristiques des infirmières de N-O.
Le soulagement pointe son nez. Le relâchement aussi. Mais elle se recule alors que j’aimerais juste la reprendre dans mes bras. Juste pour être sûre et certaine. Oeillade à Heath qui semble acquiescer. Que je peux y croire. Ou c'est seulement moi qui veut voir ça de lui.

Et son rire éclate.

__ Hahaha. N’empêche. Si j’avais su qu’il fallait envoyer un mail comme ça pour que tu reviennes, je l’aurais fait plus tôt.

Et mon sourire disparaît. Ma peine réapparaît. Furieuse. Elle claque.
La fille gifle la mère. D’un coup d’un seul. Intimant à nouveau le silence.

__ Comment tu pe…

Et c’est un retour à l’envoyeur. Ma main se porte sur ma joue. Surprise qu’elle ait répliqué, mais surtout surprise par mon propre geste. Mais ce souvenir dans ce cimetière est revenu à la charge à l’instant même où elle a plaisanté avec ça. Et j’ai lâché-prise. Ses bras viennent m’enserrer alors que mes larmes montent. Cocon salvateur.

__ Je suis désolée Charlie. C’était con de dire ça. Pardon. Ça va. Je vais bien. Ses mains caressent mes cheveux, maternelles et rassurantes. Je vais bien. Je prends soin de moi Charlie. Je fais au mieux. Mais je sais que ça ne t’empêche pas de t’inquiéter.

Un combat perdu d’avance.
J’approuve de la tête. Elle embrasse mon front. On se détache. L’émotion se lit aussi dans ses yeux. Sourires communs, on cille en même temps.

__ La vache, t’y a pas été de main morte.
__ Tu peux parler. Je vais porter plainte à SOS parents en danger.

Je me frotte la joue, perds encore quelques larmes, mais ce sont les rires moqueurs -conscientes du ridicule de la situation, qui gagnent du terrain. Pour nous deux.

__ Bon et tu as amené en renfort un homme tout droit venu de l’Empire britannique je présume ?
Ok. Là, on va rigoler. Râclement de gorge. Sa curiosité maladive est déjà piquée.
__ Il s’est imposé. Mais oui. On va dire ça comme ça. Un ami, mon colocataire aussi…
Le reste ne sort pas, je ne sais même pas ce que j’aurais pu dire d’autres, mais de toute façon, elle ne m’écoute déjà plus, dérivant vers Heath, main tendue.
__ Moi c’est Adèle, 35 ans.
__ 40.
__ Refais du café sweety pie. Et programme pour dans 6h. Tu te souviens comment on fait, fille ingrate ?
__ Bien sûr, Moother.

Je lève les yeux au ciel. Fais mine de ne pas lui en vouloir de m’appeler par ce surnom que je n'avais plus entendu depuis quoi ? ... Mes 5 ans ? Et j’insiste sur le « mother ». Parce qu’elle déteste ça aussi. C’est pourtant le nom du restaurant qu’elle gère avec ses deux meilleures amies. Mais comme elle aime le rappeler, elle n’était pas pour ce nom. « Je ne suis pas QU'UNE mère et patati et patata… » Bref. J’obéis, docile alors qu’elle entraine Heath à s’asseoir autour de la table l’affublant de questions. Oui c’est un sportif et ça se voit. Et tellement d'autres choses. Mais mauvaise mine. « Faut sortir prendre le soleil de temps en temps. » « Ou dormir aussi. » Je sens le regard narquois de ma mère qui glisse sur mon dos lorsqu’elle dit ça. Très finaude, je suis sûre. Au final, il en place difficilement une. « Et manger aussi. » Et elle fait le lien avec la colocation toute seule.

__ Et ça va ? Vous survivez à la cuisine de Charlie ? Pas trop… spicy ?

Je claque le couvercle de la cafetière et le minuteur en marche puis me retourne, prête à la fusiller du regard. Mais la voir souriante, toujours aussi à l’aise et chaleureuse en toute situation –ou presque… Et bien ça me coupe l’envie de la rembarrer. Je détourne le visage un temps.
Parce que putain. Elle va bien. Elle est là. Elle ne me laisse pas toute seule. Et c'est un soulagement indescriptible pour mon coeur.
Même si un chagrin en remplace bien souvent un autre...


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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockMer 14 Mai 2014 - 11:22



-  T’es sûr de vouloir du café ? Tu veux peut-être dormir ?


Je lève les yeux dans un sourire qui en dit long. Il n’est pas arrivé, le jour ou Heath Ackland s’endormira avant vous. Certes il y a de la compétition avec Charlie, mais je suis toujours la dernière personne a éteindre la lumière au bungalow, même si parfois c’est prce-que je me suis endormi sur mon pc.

Elle me fait la visite guidée sans me guider, et c’est pas plus mal. J’ai toujours trouvé ce concept débile. On a jamais besoin de savoir où est la chambre de parents, ou du petit frère, la buanderie ou je ne sais quoi. La seule pièce importante c’est les toilettes, et quand vient le besoin de les utiliser, on demande, point barre. J’acquiesce néanmoins à son petit tour, de toute façon ici c’est rapide. Aussi rapide que là où j’ai grandis. Et j’en profite pour la regarder avec un sourire, et ce regard qui dit “encore en train de monologuer hein ?” Je parle trop peu, mais elle parle pour deux, alors tout va bien.

... C’est pas un truc de couple ça ? Je me détourne, observe les photos de la cuisine. Je pense reconnaître celles prises par Charlie. Toujours ce flou, ce mouvement caractéristique. Moi, j’y connais rien en art, et ça m’intêresse pas.  Mais pour la charrier, je m’amuse toujours à dire que...

-  T’a vu, t’a encore bougé, celles-ci aussi sont ratées...


J’aime bien faire le niais de temps en temps. Ca me va tellement pas. Elle me grimace, as always, et m’embarque dans sa chambre. Topo avec le volet - j’essai d’écouter mais me connaissant je saurai tirer dessus dans tout les sens comme un bourrin jusqu’à trouver moi-même le truc.

-  Je dormirais sur le canapé.


Hors de question. Mais mieux vaut agir comme un renard et subtiliser la place au dernier moment que d’annoncer que ce sera la guerre pour qu’elle dorme dans son lit. Et on pourrait pas dormir tout les deux là ? ... Ouh la mauvaise idée.

Pensées interrompues par un bruit de porte, une Charlie qui disparaît dans une tornade. Je suis le mouvement, intrigué, et retrouve dans l’entrée la copie conforme de la rousse, avec vingt ans de plus. Une beauté. Mais je ne suis peut-être plus objectif. Mon regard court sur elles comme le sien court sur nous, instant de flottement, lèvres entrouvertes je ne sais pas quoi dire, juge qu’il vaut mieux me taire et m’appuyer sur le mur le plus proche.

Alors ça va très vite. Confusion, une histoire de quiproquo à travers un mail (c’est encore possible en 2014 ça ?) J’ai l’impression de m’être fait avoir. Trap. Et puis, encore plus vite, la gifle de Charlie à sa mère.

Choc.

Mes yeux écarquillés la fixent, et mes entrailles se sont broyées comme jamais. J’en ai vu des choses crades sur le net, dans les films, et pourtant je viens de voir là le geste le plus choquant de ma vie. Elle a frappé sa mère. ...Ca existe, ça ? Troublé par une Charlie que je savais violente, mais pas à ce point, je reste con, et les voit s’embrasser quelques secondes après.

-  La vache, t’y a pas été de main morte.
- Tu peux parler. Je vais porter plainte à SOS parents en danger.


... J’ai toujours trouvé cette fille folle. Tout s’explique. Et puis, inévitablement, l’attention des deux rousses se porte sur moi. Coucou je suis l’ami, le colocataire, on s’en tiendra là. Sourire, je me redresse, accueille la main qu’elle me tend, et après leur petit échange révélateur, poursuit sur le même ton, amusé, aisé:

-  Heath, 23 ans. ... Ou 20,mais bref...


J’hausse les épaules, roule ma langue dans ma joue et me laisse entraîner à la cuisine. Je suis à l’aise, il n’y a pas de soucis. Ca impressionne toujours mes amis, mes parents, la façon que j’ai d’être détendu face aux adultes qu’on me présente. Je ne vois pas pourquoi s’angoisser. De toute façon, la personne capable de me rendre timide n’est pas née. Pensée furtive pour Hannah et le drôle d’effet qu’elle me fait, et je me laisse distraire par la conversation de la mère. Je l’observe, voit aisément les traits de Charlie. Elle deviendra belle, Charlie. Je n’en ai jamais douté mais c’est désormais confirmé. Et puis, parce-que l’humour est souvent familial, elle se met à me critiquer. Trop pâle, trop gringalet, trop fatigué. Faut sortir ?

- ... Pourquoi sortir... quelle idée...


C’est dit avec humour mais prouve que j’assume mon côté geek même devant les inconnus. Le topo ? Je suis un accro du pc, et si ça plait pas, fuck off. Je n’ai rien à cacher. Dehors, dans un jardin, à la plage, dans la rue... je m’emmerde. Je m’emmerde tellement. Pourquoi sortir quand on a le monde au bout des doigts ?

- Et ça va ? Vous survivez à la cuisine de Charlie ? Pas trop… spicy ?
- Pas assez. A mon goût du moins, les autres passent leur nuit avec de la mie de pain mouillée dans la bouche pour éteindre la braise.


Oeillade amusée à Charlie, air taquin.

- J’ai grandit avec Roos, Charlie. C’est pas moi que tu risque d’enflammer.


... Merde. La lueur dans nos yeux me souligne mon jeu de mot involontaire, et je ne peux m’empêcher après quelques secondes d’étouffer un rire, mordant l’intérieur de ma joue. Parce-que je veux dédramatiser cette relation. Charlie et moi avons des choses à nous dire, c’est certain. On a beau vivre ensemble, il y a un manque de communication étouffant entre nous qui dure depuis trop longtemps.

Le silence revient, silence pendant lequel je me demande qui est la personne à l’hôpital, et surtout, qu’est-ce que je fous là, du coup. Bah, ça sera des petites vacances improvisées. Ca ne valait pas plus de quatorze heures d’inquiétude - je lui avais dit. J’attend la suite des évènements, sagement. A l’aise, certes, bavard, toujours pas. Je termine tranquillement mon café, faisant tourner la tasse entre mes doigts pour faire semblant de l’observer.

Voila bien une situation que je ne m’étais jamais attendu à vivre. - Pas avec Charlie, du moins.

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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockMer 14 Mai 2014 - 15:22

__ J’ai grandit avec Roos, Charlie. C’est pas moi que tu risques d’enflammer.
__ Ooh, vraiment ?
Crap. Je me mords la lippe inférieure. C’est sorti tout seul. Réponse naturelle à sa taquinerie. Quatre secondes de flottement où je me retrouve mal à l’aise, avant d’étouffer aussi un rire. Blasée par la pression qu’on se met inconsciemment. Pas de sentiments et d’ego qui ne nous appartiennent pas et qu’il faut préserver de notre… truc. Indéfinissable. Et je sais que ma mère ne jugera pas. Mais elle va vouloir en savoir plus. Elle a cillé avant de sourire se disant certainement que c’était pas très net tout ça. C’est gros comme une maison. Elle va pas me lâcher.

Elle se lève, prend faussement appui sur l’épaule de Heath et le contourne pour venir me coller. Son bras glisse sur mes épaules pour m’enlacer. Un baiser sur la tempe, une main qui réajuste mes cheveux avant d’en lisser les pointes –ça y est le mode chieuse pot de colle est activé- et elle continue à nous questionner. Si on est dans la même classe. Réponse négative commune. Si les cours sont bien. Gros blanc puis réponse identique. Ça dérape sur le sport. Basket puis baseball. Puis dérive sur mon cas. Elle s’étonne toujours un peu que je ne refasse pas de danse. Je vois bien sa déception, mais tanpis. Et la photo ? J’en fais toujours. En club. Non. Et elle râle encore. Soi-disant agacée par mon éternel entêtement à faire les choses toute seule dans mon coin. Partage d'une passion commune, cohésion, blablabla. C’est elle qui m’agace là-dessus. Je suis quand même manager du club de sports et ça, ça lui cloue le bec. Alors, elle ne trouve rien de mieux que de reporter son regard aiguisé sur Heath. Je sens ses mains glisser dans mon dos et sur mes flancs…

__ Et tous les garçons du pensionnat sont aussi canon ?
Je pouffe de rire, mais confirme que oui, il y a de quoi satisfaire toutes les exigences en matière de « plaisir des yeux ».
« Ooh… Juste des yeux ? » Cette pensée alors qu’elle arquait un sourcil en reluquant Heath, pas besoin de don pour la décrypter. Puis elle se tourne vivement vers moi. M’enlace à nouveau. P’tain j’suis pas une peluche. Elle va m’étrangler… Sauf que une main glisse sur mes fesses (défaut de famille apparemment).
__ Mais je vois que tu t’entretiens. Je m’attendais à te retrouver toute maigrichonne…
Elle pose une main se pose sur ma poitrine.
__ Well. Si. il a dû se passer un truc. Ils étaient pas un peu plus généreux avant ?
Ma mâchoire se décroche. Sérieux ? T’as pas honte de me dire ça ?
__ Remarque, on maigrit pas toujours de là où on veut, hein sweety pie ?
Et avec une classe incommensurable, elle me claque la fesse. Et moi, je reste sur le cul –sans mauvais jeu de mot. Sidérée. Et on peut savoir pourquoi tu fais un clin d’œil graveleux à Heath ? Saloperie.
__ Et c’est pire quand on vieillit, non ? Ça se voit que tu sais de quoi je parle…
Pimbêche qui reluque sa mère, tmtc. Coup de coude dans les côtes que je lui rends. Les chiens font pas les chats. Combien de fois on a fini par se chamailler jusqu’à ce que l’une de nous n’abandonne sous les assauts chahutés et chatouilleux de l’autre ? Les éclats de rire fusent entre deux tendres insultes qui réveillent les morts. Ou du moins les voisins –deux potes, vieux garçons et routiers, tout ce qu’il y a de plus viril et inutile- qui gueulent toujours à cause du vacarme engendrée par deux poids plume. Et même ce soir, on n’y coupe pas. Réponse synchronisée des Benett : get lost ! Mais parce qu’elle m’a clairement laisser gagner la partie, je l’aide à se relever. Fairplay.

__ Si tu avais des doutes sur la folie de ma fille, je pense qu’ils viennent de voler en éclat, hein ? … Non, mais franchement ? Quel gosse ose répondre sur ce ton à ses parents ? Je ne suis peut-être pas la mère de l’année, mais…
__ … Oh. Attends, tu voulais que je te contredise peut-être ?
Elle lève les mains au ciel, mélo-dramatique, puis vient mordre dans le gilet de mon épaule.
__ Petite insolente. Mais même si tu le dis pas, je sais que tu m’aimes quand même.

Je secoue la tête, fatiguée par le petit manège qu’on a pourtant l’habitude de jouer. Peut-être parce que d’habitude, nous n’avons pas de témoin extérieur à la « family » qui ne relève même plus.

__ Bon, jeune gens. Je vais aller me coucher. Tu t’occupes de ton invité.
J’acquiesce.
__ P’tit déj Bennett ?
Je souris. À ton avis ? Bien sûr que je serais réveillée pour le prendre avec toi. C'est automatique, je me réveille dès que la machine à café se met en route.
__ Et je te parlerais d’Abby.
Et la légèreté d’avant s’efface instantanément. Je la rattrape par le bras alors qu’elle se dirigeait vers sa chambre.
__ Non. Le ton est sec. Ne pas savoir ce qui se passait a failli me rendre folle. Alors dis-moi maintenant.
L’angoisse grogne à nouveau dans mes yeux et je sais qu’elle le voit. Du coup, elle m’entraine à la table et explique brièvement les choses, après que j’ai glissé à Heath le fait qu’il s’agissait de la mère d’Aaron. Jusque-là, je ne lui ai pas vraiment parlé de lui. J’ai du mal avec ces choses-là. Je l’ai décrit comme mon ami d’enfance, mon meilleur ami. Et qu’il était mort peu de temps avant mon arrivée à Prismver. Mais c’est tout. Tout le reste est bien logé au fond de mon être, ma boîte de Pandore.

Abby, c’est aussi sa meilleure amie. Une partie du trio Triple-A qui gèrent le restaurant. Et je vois aussi l’inquiétude dans les gestes de ma mère. La frustration dans ses yeux. Elle explique qu’elles l’ont laissé un peu plus aux commandes du restaurant, pensant que le travail serait un bon moyen, une bonne excuse pour à continuer à avancer. Mais elle et Agnès n’ont rien vu venir. La dépression. La malnutrition. Le corps qui lâche petit à petit. Je sens la culpabilité dans la voix de ma mère. Et comme en écho à sa douleur, je me crispe. Elle est infirmière à temps partiel, elle s’en veut certainement de ne pas avoir déceler les signes. La colère se mêle à l’inquiétude : alors quoi ? Coup tordu du destin qui fait subir le même supplice deux fois de suite aux mêmes familles, à la même amitié ? Dégoût.
C’est son cœur qui souffre. Cliniquement, mais certainement aussi bien plus. Elle nous perd dans d’autres termes médicaux. Parce que c’est aussi un cumul d’autres petites choses qui se sont déclenchées et qui n’ont pas été soignées avant.
__ Elle est faible sur tous les plans. Alors, on ne sait pas ce qui va se passer, Charlie. On ne sait pas si elle va s’en remettre…
Coup de massue à mon propre cœur. De toute façon, est-ce qu’on peut se remettre d’avoir perdu son enfant ? Mes mains tremblent subitement. La chaleur que j’avais regagné disparaît à nouveau.

J’ai toujours considéré Abby comme une tante, voire même une deuxième mère. Inconsciemment pour ma mère et moi, ils étaient le plan de secours. Parce que Agnès et Inès ont quant à elles d’autres souhaits. Les deux veulent voyager, elles ne resteront pas encore longtemps à la Nouvelle-Orléans. Alors là, c’est juste… Notre refuge qui tombe en morceaux.

Elle s’empare de mes mains, mais s’en détachent aussitôt, surprise par le froid de ma peau qui lui rappelle certainement la première fois où j’ai perdu connaissance à cause de ce « dérèglement ». Je me recule, m’enfonce sur la chaise, mais elle s’obstine, chope à nouveau mes mains.

__ Faut que tu… Faut qu’on se prépare au pire. Comme ça, quand elle se remettra sur pieds, ça n’en sera que plus… Que meilleure.
Je déglutis. Autant insécure et perplexe qu’elle à propos de ce « plan ».
__ Je sais que je ne vais pas pouvoir t’empêcher d’aller la voir. Mais je ne serais probablement pas dans le même service demain… Son regard vrille sur Heath. Elle lui sourit avant de reporter son regard sur moi. Ça va être difficile à voir. Tu ne vas pas la reconnaître.
Je me dégage de son emprise et croise les bras.
__ D’accord.
And I close the door.
C’est une question de mental, non ? Je sais pas, si elle est prise en charge par un psy, le reste suivra avec l’aide des médecins, non ? Options, solutions, alternatives, j’essaye d’envisager autres choses. On parle d’Abby. Elle peut être une vraie teigne quand elle veut. C’est elle qui nous faisait pisser dans nos culottes quand on faisait une connerie ou prenait des risques. Elle peut renvoyer n’importe qui dans les jupons de sa mère d’un seul regard. Elle peut surmonter ça. C’est sûr même. C’est normal que ça prenne du temps, je le conçois. Mais il le faut.

La main de ma mère sous mon menton et ce baiser rituel sur mon front me sortent de mes pensées. Elle va se coucher. Bonne nuit et à demain. Je relève la tête vers Heath. Désolée.
__ T’aurais vraiment pas dû venir...
Ma phrase se meurt sous la lassitude et l’épuisement. Et dans mon dos, la porte grince. Elle ne la referme jamais, parce qu’elle a toujours la volonté d’aller se doucher avant, mais juste le temps d’allumer la lampe de chevet, de s’asseoir sur le lit pour retirer ses chaussures suffisent à annihiler tout autre mouvement. Et machinalement, je compte. Mes doigts tapent 5 secondes sur la table et Heath peut certainement entrevoir sur le lit de ma mère, ses pieds encore chaussés.

Routine, mode automatique. Je me lève, sourire tendre aux lèvres et vais quasiment la border. Je défais ses chaussures. Repli la couette sur elle. Déjà à moitié endormie, elle trouve le moyen de murmurer que je lui ai manqué. Je sais. Moi aussi. J’éteins la lumière et referme la porte en sortant. Je souffle en revenant à la table. Et feins de passer à autre chose mollement.
__ Tu vas l’entendre ronfler.
Je m’assoie. Mes coudes glissent sur la table et j’enfouis mon visage dans mes bras. Mais laisse mon regard capter le sien par-dessus le gilet.
__ Va te coucher Heath. Et désolée que t’assistes à tout ça… Mais ça va aller.
C’est faible. Parce que sur ces derniers mots –ma prière ?, mon esprit cède. S’étouffe sous le poids d’émotions contradictoires. Et pour le reste de la nuit, ma subconscience agitée envahit mon sommeil à coup de craintes et de vœux inavoués.

Don’t quit, don't leave…

#ff6633
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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockMer 14 Mai 2014 - 21:08



On dirait ma mère.

Il faut se sociabiliser, faire diverses activités, sortir, ne pas rester enfermer. Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu’il faudrait ? Pourquoi se forcer « parce-qu’il faut » ? Répéter ce que font nos parents, c’est pas ça qui fait évoluer la société, et par extension, l’humanité. On est la génération des écrans, d’internet, de l’enfermement et de l’ouverture sur le monde en même temps. Paradoxale. Mais c’est comme ça, alors pourquoi juste ne pas l’accepter et nous foutre la paix ? Il faut vivre avec son temps. Charlie fait quand même remarquer à sa mère qu’elle manage le basket, ce à quoi j’ajoute, goguenard, que c’est surtout pour les beaux muscles qu’elle le fait. Ce n’est pas Pytha qui dira le contraire, mmh ?

- Et tous les garçons du pensionnat sont aussi canon ?


Sourire, je m’étire en arrière, développant mon torse, me courbant, arborant mon sourire prétentieux. Charlie lui fait comprendre que les mecs de Prismver sont en effet canons, et je place au milieu de ça une moue dubitative - mon humour arrogant ne s’arrête pas aux discutions entre jeunes, je frime aussi devant les adultes. Sa mère la taquine alors sur ses formes, et je ricane. Ce n’est cependant pas le moment pour exprimer le fait que j’ai toujours été friand de cette poitrine-ci - je pense d’ailleurs que je n’aurai plus jamais l’occasion de dire de telles choses. Pas sur elle, en tout cas. Je me vois très mal discuter avec Hemelrijk des petits seins de Charlie. Ma langue roule sur mes dents et je repose mon regard au fond de ma tasse.

La mère et la fille se retrouvent, apprécient cet instant, se taquinent. Je reste à ma place, distant sans être impoli, calme et discret, silencieux mais souriant lorsque les regards se tournent vers moi. Et finalement, la fameuse discussion arrive: elles se retrouvent bientôt là, assises avec moi, à parler de cette personne à l'hôpital. La mère d’Aaron. On veut me faire croire que c’est un ami d’enfance, mais les pensées furtives qui glissent jusqu’à mon esprit me laissent penser que c’était plus que cela. Je ne dis rien, laisse mère et fille s’inquiéter, se rassurer, se questionner. Au moins, nous ne sommes plus dans l’ignorance la plus totale, mais les nouvelles ne sont pas bonnes. Je ne peux m’empêcher d’observer Charlie de longues secondes, lorsque mon regard ne sait plus où s’échouer. Elle est mon point d’ancrage ici, ma boussole - seul élément auquel je peux me raccrocher lorsque je me sens paumé. Et c’est le cas. Au milieu d’une discution qui ne me concerne pas et que je ne comprend qu’à moitié, je m’inquiète surtout pour elle. Pour elles deux, à vrai dire. Mais, comme dit plus tôt à Charlie, l’inquiétude ne changera pas les choses. Et j’espère qu’elle garde ça en tête, lorsque sa mère va se coucher et qu’elle la suit.

Alors visiblement, c’est l’heure. Je me sens épuisé, les paupières lourdes, le corps fatigué - pourtant je voudrai rester là, dans la cuisine, avec elle, à discuter. Elle n’a pas l’air d’en avoir envie. Alors, docile, et après une hésitation, je me lève. Acquiescement de tête, inspiration, je la remercie pour le café et vais chercher ma valise dans l’entrée. En repassant dans la cuisine, un regard. L’envie de, moi aussi, lui embrasser le front, une main dans ses cheveux. Mais je ne le fais pas. Je me contente d’un maladroit signe de la main, un hochement de tête et, regard fuyant, lèvres pincées, je lui murmure de tâcher de dormir un peu. Et je vais au canapé.

- N’envisage pas une seconde de m’y déloger.


Et comme toujours, c’est en caleçon que je me couche. Quelle que soit la saison, quel que soit le lieu, je dors toujours comme ça; sinon j’arrive juste pas à dormir. Le torse nu, le bras plié derrière ma nuque, l’ordinateur trouve vite place sur mon ventre et je met alors un épisode de ma série préférée; celle dans laquelle l’excellent Ernest O. Babylonn s’illustre avec brio. - Ce que j’ignore à cet instant, c’est qu’à mon retour, il partagera mon école, certains de mes cours mais également mes relations. Et pas la meilleure qu’il soit, concernant Charlie. Je me plonge dans la série, Charlie étant partie se coucher, et j’ai la volonté de regarder l’épisode entier - c’était me surestimer, car malgré le café, je trouve le sommeil en dix minutes chrono.

Lendemain. Une nuit au sommeil lourd, épuisé. Je sens une main sur mon dos, et l’accoudoir sous ma joue. Vautré à plat ventre sur le canapé, bras et jambes dans le vide, je sens que le plaid recouvre grossièrement le bas de mon corps. J’ouvre un oeil, trouve rapidement et le visage de Charlie penchée au dessus de moi et grogne, pivotant du cou pour enfoncer ma tête dans le canapé quelques instants. J’entend la voix de sa mère, visiblement amusée. Quelques minutes plus tard, j’émerge : je met mes lunettes, noue le plaid autour de mon bassin, enfile un tee-shirt propre bleu-gris et saisi caleçon et pantalon propre à bout de bras le temps de rejoindre la salle de bain - Charlie m’ayant suggéré de me doucher avant qu’elles n’occupent la pièce.

Le réveil n’aidant pas, je me fais avoir par le coup de l’eau chaude et froide inversée: je bidouille le truc pendant trois plombes, tourne dans tout les sens jusqu’à obtenir une température assez correcte. Cinq minutes plus tard, je me sèche, entièrement lavé, cheveux compris. Sept minutes après mon entrée dans la salle de bain me voila dehors: lentilles en place, cheveux humides en vrac, mais propre, et prêt à sortir, lorsque mes chaussures seront à mes pieds. Je m’assied à la table, petit-déjeuné servi. Appétissant, certes. Sûrement. Oeillade à Charlie; je déjeune salé. Ca fait environ 12 ans que je déjeune salé, (PRESQUE) aucun matin n’ayant échappé à la règle. Habitude. Il y a des choses que je n’aime pas changer, et ça en fait partie. Oeillade vers le gaz, avec l’espoir qu’elle ait joué la petite amie parfaite en prévoyant le coup ? Avant d’être parfaite, faudrait déja qu’elle soit ta petite amie, Heath... Non ?


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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockJeu 15 Mai 2014 - 1:08

N-O. Aalarg10
Je comate quelques minutes sur la table, me redresse lorsque Heath repasse une tête. La mienne acquiesce faiblement. Je pense que je vais tomber de sommeil, que je le veuille ou non de toute façon. Et bizarrement, je m’attendais à ce qu’il s’impose sur le canapé. Mine réprobatrice, mais je ne bouge pas. Vaincue pour cette nuit. Je lave nos tasses distraitement avant de retrouver ma chambre d’adolescente. À l’intérieur des draps, un de mes t-shirts un peu trop larges. Le blanc col bénitier qui ne tient pas en place sur mes épaules. Je m’en empare et remarque l’odeur de propre. Elle a fait la lessive il y a peu. L’odeur me rend nostalgique, mais je balaye cette sensation en m’effeuillant. Je conserve juste mon shorty noir, parce que même si j’ai cruellement froid, dormir avec plus de couches que ça m’est impossible. C’est d’ailleurs d’habitude moins que plus. Je préfère m’enrouler dans la couette, ce qui, contraindra peut-être mes va-et-vient nocturnes.
Utopie. À mon réveil, lorsque mon subconscient a repéré l’activation de la machine à café puis l’alarme de la chambre d’à côté, un boudin de couette était à côté de moi et je m’y accrochais, bras et jambe droite par-dessus. Je papillonne des cils et reconnaît enfin ma chambre. J’enfonce mon visage dans le tissu que je serre un peu plus contre moi.

La porte grince. Et ça me décide à me lever. Telle quelle et pieds nus. Je prends juste le temps d’attacher sommairement mes cheveux. Dans la cuisine, elle est là, s’affaire au même rythme que moi, à quelques secondes près. Salutation habituelle. Comme elle aime le dire, c’est au matin que je suis la moins chiante, que ma répartie est plus faible et surtout que je suis la plus… câline. Alors elle en profite. Le surnom de mon enfance ourle à nouveau ses lèvres. Mais c’est vrai. Je ne dis rien, contentant de m’étirer, bâiller, me frotter les yeux. Tout ça à la fois. Puis je m’éveille lentement en l’aidant à préparer le petit déjeuner. C’est notre moment. Enfin c’était. Avec ses plannings merdiques, je faisais l’effort de me lever aux aurores pour qu’on se croise au moins une fois par jour. Mais là, on se réhabitue l’une à l’autre, on se regarde à la dérobée, on glousse doucement pour un rien. Surtout quand elle dit qu’elle a l’impression que je fais plus femme et que je la rassure en disant qu’elle ne fait pas si vieille son âge.

Le café est prêt. Elle prépare les pancakes et je farfouille dans le frigo, une main dans les cheveux.
__ Qu’est-ce que tu cherches ?
__ Garde des oeufs. On a du bacon ?
__ Je crois. Pourquoi ?
__ Les British déjeunent salé.
__ Ah oui c’est vrai… Tu lui as déjà préparé le petit déjeuner ?
J’ai trouvé ce que je cherchais, mais réfléchi naïvement à sa question.
__ Mmh… Non, je crois pas.
__ Alors comment tu sais ce qu’il prend au p’tit déj ?
Hoho. Ca y est faut émerger-là.
__ On est coloc’ donc c’est normal, non ?
Elle me gratifie d’un « oui bien sûr », continue sa tambouille et moi la mienne –ou plutôt celle de Heath qu’il ne restera plus qu’à chauffer. Première rafale essuyée avec succès.
__ Et donc où sont tes autres coloc’ ?
Je me fige une seconde. Le temps que ça fasse son chemin dans mon cerveau. Bah quoi ? Ça me paraît logique. Ils sont au pensionnat, dans le bungalow. Elle renchérit.
C’était le mauvais chemin Charlie.
__ Pourquoi n’ont-ils pas eux aussi passé plus de 10h dans un avion et traversé l’Atlantique ? Pourquoi ne sont-ils pas ici avec toi ? Pourquoi n’ont-ils pas dormi sur notre canapé et ne s’apprêtent-ils pas à prendre le petit-déjeuner chez nous ?
Elle attend clairement ma réponse, je dirais même qu’elle me défie d’esquiver avec une pirouette.
__ Et bien, l’avion était surbooké, donc ils ont dû rester là-bas, tu vois…
Brillant. Personne n’y croit, même pas moi.
__ Prends-moi pour une andouille aussi.
__ Bon ok. C’est compliqué. Mais j’ai rien demandé. J’ai quitté le pensionnat toute seule. Il a débarqué dans l’avion et s’est posé à côté de moi. Tu voulais que je fasse quoi ? « Attendez, on décolle pas tant qu’il est pas redescendu parce que vous comprenez c’est awkward entre nous ?! »
Et pourquoi ce putain de sachet ne s’ouvre pas ? Ouverture facile qu’ils disent. Mon cul, ouais !
__ Et c’est awkward parce que… ?
__ J’en sais rien. Et j’m’en fous.
Je m’assois, vexée comme une puce qu’elle ait visé juste dès le départ.
__ Je sais pas. Mais je suis contente qu’il ait été là finalement. Ça te va ?
__ Pourquoi tu parles au passé Charlie ? ll est toujours là. Et c’est à toi de me dire si ça t’ira encore demain.
Mouchée~ Et bornée, je me mure dans le silence et elle mieux que personne que je n’en sors que si je le veux bien.
Merci de me faire prendre conscience du binz dès le matin. Comme si il n’y avait pas plus important à penser peut-être. Elle me somme d’aller réveiller mon awkard guy. Les pancakes sont presque prêts. Et comme une idiote, j’obéis… pour le retrouver dans une position que je reconnais aisément. Œillade qui glisse sur son dos. Il ne manquerait plus que quelques rayons de soleil pour mettre en relief ses muscles et ça serait comme… Ok. Stop it. Le soleil il est dans ma chambre et dans la cuisine en ce moment, alors bouge tes fesses.

Le bellâtre s’éveille puis se dirige vers la salle de bain selon mes recommandations et sans répliquer à la remarque de ma mère. « On se demande ce qu’il peut se passer d’épuisant au cours d’une nuit de geekerie… ». On l’entend trifouiller les robinets. Il a oublié ce léger détail apparemment et nous, on en rigole. Puis l’homme, le vrai, nous laisse à peine le temps de poser les pancakes chauds, le café et tout le reste de l’attirail pour un petit-déjeuner américain. Il s’installe. Et moi j’attends une remarque sarcastique sur les devoirs d’une maîtresse de maison envers ses invités genre « pas de sur-mesure ? Après tous ces putains de kilomètres que je me suis tapé ? ». Mais non. Juste un regard que je capte. Il se retient à cause de ma mère ? Va savoir. J’allume le gaz pour faire chauffer les poêles. Œufs brouillés et bacon, c’est tout ce que je peux faire. On a rien d’autre. Donc faudra s’en contenter. En attendant que ça cuise, je profite de mon café, leur tournant le dos. Et c’est ma mère qui meuble, entre les banalités d’usage, des indications pour l’hôpital et le reste de la journée ainsi que quelques questions-test sur les connaissances de Heath à mon égard. Ça m’agace un peu, mais ne dit rien. Il doit bien se douter de ce qui se trame et notre échange visuel me le confirme au moment où je pose l’assiette devant lui.

Je prends place et elle s’éclipse dans la salle de bain. Je me sers d’une de ces petites crêpes que je grignote du bout des doigts tout en chipant de temps en temps quelques fruits rouges dans le bol d’à côté. Mes jambes dénudées s’étendent sur la chaise de ma mère qui dore déjà au soleil. Je lambine un peu pour manger. J’ai pas très faim. En revanche, le café passe tout seul. Je replie une jambe sur l’autre tout en jetant mon regard dans celui de Heath. Instant… C’est bizarre. Parce que là on se tient à peu près correctement, alors que pour d’autres petits-déjeuners, c’était loin d’être pareil. Sur le lit. Par terre, à côté… Divagation neuronale involontaire mais prévisible alors que je porte la pâte à pancake tiède à mes lèvres et manque de me mordre les doigts.

__ Et merde. On sourit. Pas dupes. Puis j’enchaîne sur autre chose. Passez du coq à l’âne, c’est ma spécialité. Désolée. Elle est chiante quand elle s’y met. … T’as pas trop mal dormi ?

Je croque dans une framboise cette fois-ci. Moins de risque.
Et puis, la réalité revient dans mon esprit au détriment de ce qui arrivait jadis. Comme dans un autre monde, un autre temps…

__ Tu sais par rapport à ce que j’ai dit hier… En fait, je veux bien que tu m’accompagnes. Enfin si tu veux.
Ça m’évitera de me débiner. Mon cœur se serre. Je déglutis. Soupire. Je pousse mon assiette plus loin et pose ma tasse devant moi. Mon coude se plante sur la table et je niche une joue dans ma main.
__ Franchement, comment ça a pu tourné comme ça ? Problème de mail avec elle, c'est juste... La honte.
C’est à ce moment-là que ma mère ressort, prête à partir.
__ Vas-y. Blâme ma maladresse si tu veux. Mais c’est pas que de ma faute.
(sous-entendu, je sais que t’as tendance à te faire des films foireux)
__ Ah oui ? Et moi je parie que tu as voulu faire « Enregistrer le brouillon », mais que tu as cliqué à côté sur « Envoyer le mail » tout en buvant un café que tu as renversé sur l’ordi. C’est le combientième que tu bousilles déjà ? Étonnant qu’Agnès accepte encore que tu t’en approches.
Elle grimace et fait la moue.
__ Je viens d’être bannie. Oh et puis Connor et Inès en ramènent un neuf cet après-midi. Peut-être que tu pourras y jeter un œil Monsieur l’expert ? Je suppose qu’il y a des trucs à installer sur ces bécanes...
À l’aise, elle tapote l’épaule de Heath qu’elle réquisitionne déjà. En même temps, si il fallait compter sur Connor pour ça, le restau serait mal barré. Il est aussi doué qu’Adèle.

Puis elle m’ébouriffe un peu plus les cheveux, m’embrasse à nouveau le front –ça va j’ai plus dix ans quand même, nous laisse de l’argent pour le tramway et espère pouvoir être là tout à l’heure. Et la voilà partie.

Je m’étire à nouveau, bras levés un instant avant que mes mains ne retombent dans mes cheveux que je relâche de leur élastique. Je me lève en finissant le café. Je lui dis que je m’occuperais de la vaisselle après ma douche alors que je sais que dans tous les cas, il n’aime pas ça. Alors qu’il fasse comme chez lui en attendant. Je m’éclipse dans l’entrée pour tirer du meuble instable, des boots en cuir brun. La jupe en jean et le débardeur blanc trapèze m’attendent déjà dans la salle de bain. Je m’y engouffre pendant une petite demi-heure. J’en profite. C’est sûr. Mais surtout, j’ai pas envie d’y aller. J’ai peur de ce que je vais voir dans cette chambre d’hôpital. Et dans le même temps, mon cœur s’accroche désespérément à l’image d’Abby la coriace. Je veux la retrouver et lui dire ce que j’ai pas pu lui dire il y a plus d’un an et demi.

Je ressors de la salle de bain, presque prête. Mes cheveux sont encore mouillés mais ils sècheront à l’air libre, il fait déjà une vingtaine de degré dehors. Dans la cuisine, Heath a miraculeusement rangé et se dirigeait vers l’évier lorsque j’arrive. Roulement d’épaules pour y replacer le gilet correctement. Une main secoue mes cheveux naturellement.
__ C’est con que j’ai pas mon appareil photo. Ça serait à immortaliser.
Je le rejoins et le pousse d’un coup d’épaule en souriant. Je prends le relais.
__ Remarque, ici, tu peux même laver à l’eau froide, ça sera sec en peu de temps…
N’est-ce pas Monsieur-aux-mains-sensibles-je-lave-qu’à-l’eau-tiède-quand-je-daigne-faire-la-vaisselle-dans-le-bungalow ?

Douce complicité, toujours railleuse. Elle est réapparue dans cette cuisine, va-et-vient sans crier gare. Certainement soumise à mes émotions égoïstes vacillantes encore aujourd’hui. Inconscience préoccupée ailleurs.
Un peu plus tard, dans le tramway, je lui confierais que si il arrivait quelque chose à ma mère, je ne m’en remettrais surement jamais. Mais que pour Abby, je ne savais pas du tout comment j’allais réagir. Et ça participait un peu plus à mon angoisse.


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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockJeu 15 Mai 2014 - 2:47



Oeufs. Bacon. Me voila rassuré. J’ai souris à Charlie quand elle m’a servi, me suis abstenu de balancer une remarque type ‘depuis le temps, tu sais me satisfaire’. ... Mon célibat n’arrange rien. Depuis Ulysse, il y a eu Neil. Et puis, deux filles. L’une avec qui il était convenu qu’au petit matin, tout serait terminé, l’autre que j’ai dû quitter au bout de deux jours, prétextant être toujours fou amoureux de mon ex, un garçon troublé, tout ça. Londonienne, amie d’une amie d’une amie - bref, c’est ce qui arrive chaque fois que je vais rendre visite à ma mère... Quand ma tarée de belle-soeur n’est pas là pour tout faire foirer.

Et puis, depuis mon célibat, me revoilà plongé dans les filets de Charlie. ... Man, qu’est-ce que je fous aux USA, seriously ? Je roule ma langue dans ma joue, songe aux mails écrits rapidement hier soir à Joach et Skygge. Je participe vaguement à la conversation, acquiesce quand à ma disponibilité pour checker le nouveau pc. Ailleurs. J’entend vaguement qu’on parle d’enregistrer un brouillon manuellement - je signale entre parenthèses que sur Gmail, les brouillons s’enregistrent automatiquement à chaque nouvelle lettre tapée. Charlie, comme tout mes proches, savent que ma religion, c’est Google. Google nous sauvera tous. Google est l’avenir. Google, c’est la Vie. Le bacon craque sous mes dents, le sel se répand sur ma langue, ça croustille, c’est divin. Oeillade sur les framboises - l’une d’elle s’échappe du bol pour épouser les lèvres de la rouquine, et mon regard suit le mouvement, s’y attarde un instant. Regards, sourires, elle jure et je laisse échapper un petit rire en détournant les yeux, portant ma tasse à mes lèvres. ... Ca ressemble à rien, tout ça. Ca n’a aucun sens. Et le pire, c’est qu’on en rigole.

La mère nous quitte, direction l'hôpital. Je ne peux m’empêcher de penser à ma propre mère, sage-femme: moi aussi j’ai grandi avec ces horaires sans queue ni-tête, avec une mère au coeur d’or, s’épuisant pour la santé des autres. S’épuisant pour aider à donner la vie. Le plus beau métier du monde, il paraît. Comment ma mère a t-elle pû donner naissance à un tel égoïste ?

Egoïste... Je suis là, pourtant. J’ai fais ces douze heures d’avion pour elle. Juste parce-qu’elle était effrayée. J’aurai pu rester le cul sur mon pc, lui faire un mail en mode ‘alors tout va bien ?’ mais non. Je suis là. Juste pour elle. ... Est-ce que c’est encore le renard qui se joue de moi ? Les mots sur le mail de Skygge me reviennent à l’esprit, me pince le coeur alors que Charlie disparaît dans la salle de bain. Amuse-toi bien, Don Juan. ... Est-ce que c’est réellement comme ça qu’on me voit ? Que même mes amis les plus proches me voient ? Shu m’a pris pour cible, et je sens bien que j’ai une réputation désormais. On me regarde, on me juge, j’entend les pensées. Je commence à avoir une réputation de salaud, de gros con. C’est pas comme si je pouvais l’ignorer, quand ça s’infiltre dans ma tête.

... Est-ce que c’est vraiment ce que je suis... ? Pourquoi est-ce que je me juge comme un mec bien qui fait tout ce qu’il peut, et la seconde d’après, m’estime comme un gigantesque connard ? Know yourself.

...Bah c’est pas gagné.

Je me lève, et fais ce que je sais faire de mieux: chasser mes pensées. Je commence à débarasser, mais entre deux allers-retours, check mon téléphone. Un nouveau mail. Joach ?

... Pytha.

Je cille, et j’ai comme un coup de froid lorsque mon pouce appuie sur la ligne pour ouvrir le mail. J’ai pas envie de lire. Je brûle de le lire. Et au passage, je maudis Joach prêter mon pc à quelqu’un d’autre. Même Pytha.

Les premières lignes sonnent comme une provocation et déja, mon esprit façonne la réponse. Mais lorsque mes yeux courent sur les suivantes, je lis la crainte. L’impuissance. De là où il est il ne peut rien faire. Il ne me menace même pas: il n’a plus qu’à avoir confiance en moi pour ne pas le blesser.

Je lève les yeux, inspire avec force, un noeud naissant dans mon estomac. Je croise les bras, téléphone toujours en main, souffle, réfléchi. J’me sens mal. Honteux. ... Et je lui en veux. Je dois relire le mail trois pour être certain de bien comprendre: quel ton, quelles subtilités ? Des menaces ? Comment je suis sensé le prendre, qu’est-ce qu’il a voulu dire ? Une réponse tente de se construire dans ma tête, mais c’est brouillon, les mots viennent et repartent, confus. J’ai envie de lui dire d’avoir confiance, qu’il ne se passera rien. ... Je n’arrive même pas à m’en convaincre moi-même. Alors quoi ? Je commence à rédiger. Je lui dis que Charlie n’appartient à personne. Que si il se passe quelque chose, c’est qu’elle l’a décidé. Elle fait ce qu’elle veut, avec qui elle veut. ... Et je le vois d’ici, complètement mad en lisant ça. J’efface. Je glisse mon téléphone dans ma poche: il n’aura pas de réponse. Deux tasses dans l’évier plus tard, je le ressort, et pianote. J’y écris le strict minimum, et ne répond rien à ses insinuations: simplement parce-que je n’ai pas de réponse. Qui vivra verra - je lis dans les pensées, j’suis pas devin. Compte Google déconnecté - just in case - téléphone verrouillé au fond de ma poche, j’attaque la vaisselle. Et dans mes pensées, toujours mon propre reflet, que je ne sais juger. Un homme, un vrai. Un salaud, un vrai ! La ferme, Heath.

- C’est con que j’ai pas mon appareil photo. Ça serait à immortaliser.
- Hanw, t’es pas cool, j’en fais déja plus que Joach...


Sourcils froncés, je la regarde d’un oeil accusateur alors qu’elle vient d’apparaître à mes côtés. Mon sourire me trahi, je reporte mon attention sur mon eau tiède, tirant sur le froid.

- Remarque, ici, tu peux même laver à l’eau froide, ça sera sec en peu de temps…
- La température en Angleterre est la perfection même. Comme tout ce qui touche l’Angleterre, et les anglais.


Tout mes doigts rassemblés dans une pichenette près de son visage, je l’éclabousse de quelques gouttes, me détourne (trop volontiers) de la vaisselle et d’elle. Je la contourne, rejoins le canapé, mon ordinateur portable sur lequel je me déconnecte également de ma messagerie Google. On est jamais trop prudent. J’éteins la bête, redonne une forme convenable au plaid.

Au moment de partir, tout en glissant mes pieds dans mes Vans trop élargies par le temps et le skate, je pianote mon téléphone, demandant le nom de l'hôpital, observant le trajet sur Google Maps. Oui,elle le connaît probablement par coeur. Mais c’est ma façon à moi de visiter la ville - bien plus attrayante sur mon petit écran que lorsque le chauffeur me mettait le nez dedans.

Marche. Je vois sans observer. L’architecture ne m'intéresse pas. C’est sympa, mais je ne suis pas celui qui va s’émerveiller en visitant une nouvelle ville. On me le dit toujours: je suis terriblement insensible, complètement imperméable aux domaines de l’art. J’aime la batterie et le skateboard, ça ne suffit pas ? Mon regard trouve à deux reprises des skateurs en vadrouille, et la lueur dans mon regard me trahi, inévitablement. Manque.

Tramway. Je patiente. Je ne regarde ni les gens, ni dehors: mon écran au bout des doigts, je le verrouille lorsque je comprend que Charlie a besoin de parler. Elle sait pourtant que je suis la pire personne a qui se confier. Mais elle se confie. Dans un haussement d’épaule, je lâche que n’importe qui serait paumé sans sa mère. Je ne précise pas que j’ai toujours été plus proche de mon père, pour des raisons que je ne m’explique toujours pas. C’est peut-être normal, en tant qu’homme. C’est pareil pour mon frère. Fils à maman indignes.

- C’est la vie. La maladie, la mort... Ca fait partie des règles du jeu. We just have to... take it easy.


Haussement des épaules. Je suis vraiment un psy pitoyable, hein ? Et pourtant. Je sais que mes mots, aussi cons soient-ils, ont un impact. Je ne suis pas le leader d’Entropy pour rien.

Et puis, dans le tram, y’a ce mec qui vient accoster Charlie. Il s’assied à côté d’elle tandis que je suis en face. Son accent est horrible, mais elle doit le trouver à peine prononcé. Il me parle, me demande après un regard si je suis son mec. Je lui répond que non, je suis pas son petit-ami, après quoi il répète mes mots avec une voix grotesque, essayant d’imiter mon accent qui ne lui revient pas - tout comme le sien me ferait presque saigner les oreilles. Je le fixe quelques secondes, et reporte mon attention sur mon téléphone dans un soupir blasé, lui montrant par là le plus grand désintérêt du monde.

Hôpital. Enfin. Accueil, guide, nous voila devant la porte. Je n’ai pas besoin de lire ses pensées pour connaître son trouble. Il y a des signes qui ne me trompent plus. La main dans les cheveux. Elle s’échoue sur sa nuque. Son épaule qui se dresse, sa tête qui se penche. Deux battement de cils d'affilé, le regard qui suit.

- J’ai rien à faire là-dedans. J’te laisse. ... j’t’attend là.


Signe du menton, je lui désigne la machine à café dans le coin du couloir, où patientent quelques chaises, occupées ou non. Lèvres pincées, je la contourne, mon index vient chercher le sien, s’y accroche une seconde et s’en détache; je la laisse, m’éloignant de ces quelques mètres qui nous séparent, fouillant la poche de mon blouson de cuir à la recherche de monnaie - et croisant les doigts pour ne pas retrouver mon amie détruite, lorsqu’elle sortira de cette pièce.

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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockJeu 15 Mai 2014 - 13:03

N-O. Large11
Arrivée à l’hôpital. Enfin. Et pendant le trajet en tramway, ça a recommencé. Angoisse, agacement, impatience. Roller-coaster. L’américain qui m’aborde n’arrange rien. Interpelle même Heath. C’est ridicule. Il l’ignore. J’essaye d’être polie.

Devant le desk d’accueil, je demande le numéro de la chambre d’Abby à la femme assise en contre-bas. Elle me demande si je suis de la famille, je réponds non un peu trop vite. Elle précise que seuls les membres de la famille sont autorisés à lui rendre visite. Elle se fout de ma gueule ? Impulsion, élan. Mon corps bascule en avant sur le desk, je chope son col. Agressive.
__ Je ne suis peut-être pas de sa famille, mais elle fait partie de la mienne. Alors vous allez me donner le numéro de sa chambre. Et maintenant.
Elle balbutie qu’elle est navrée, qu’elle n’a pas le droit. Je m’emporte un peu plus. C’est quoi ces conneries ?! Ordonne qu’elle appelle ma mère qui travaille ici : Adèle Bennett. Dans le dos de la jeune femme, une autre apparaît. Plus âgée, plus dure.
__ Take it easy, jeune fille. On a déjà une Bennett sur les bras qui milite contre cette règle… Charlie, c’est ça ? J’acquiesce en relâchant le vêtement que j’avais agrippé vivement. Chambre 523.

__ J’ai rien à faire là-dedans. J’te laisse. ... j’t’attends là.
Je lève le visage vers lui, soudainement prise de panique. Mais nos doigts qui s’accrochent tempèrent la vague d’émotions. Je dodeline de la tête en repérant la machine à café puis reporte mon attention sur cette porte que j’ouvre.

Tétanie.

Je me souviens du regard étrange qu’il m'a donné. Il était dans sa chambre. Debout. Un léger rythme tenaillait ses muscles. Je me moquais gentiment de sa danse qui ressemblait à une transe digne d’une rave. Sa chanson favorite hurlait presque dans les basses. Il s’évertuait toujours à me convaincre de la valeur du rock alors qu’il n’avait pas besoin de la faire -j’aime toutes les musiques. Assise sur le lit, j’écrivais un petit mot à Inès avant mon départ pour Prismver, tout en gardant un œil sur lui. Stone dès la fin des cours, c’est moi qui insistais souvent pour rentrer chez lui ou bien chez moi. Un endroit sûr, juste au cas où et puis j’étais là. Mais c’est inutile. J’étais inutile. J’ai rien pu faire. Ses yeux ont révulsés dans sa tête, il s'est arrêté. Et je pensais que peut importe la vitesse à laquelle mes jambes allaient, ce n'était pas assez rapide. Les gestes de premier secours ? J’ai essayé autant que possible -la douleur dans mes bras après ça, fut un violent boomerang. Ils disent qu’ils sont arrivés en moins de 8 minutes, mais cela m’a paru bien plus long. Et peu importe combien je l’appelais, il ne me répondait pas. Peu importe combien je le serrais dans mes bras, il ne réagissait pas. Tout l’inverse de ce que nous étions. Puis je me souviens m'être dit : ça doit être un rêve. Comme si mon cerveau réfutait la vérité, me disait que ce n'était pas réel. J'étais paralysée, je ne pouvais plus ni bouger, ni parler. Je suis restée plantée à côté de lui pendant que les pompiers le mettaient sur la civière. Et lui ont recouvert le visage d’un drap blanc. Je me suis dit : ça ne peut pas être vrai, c'est impossible.

Et c’est cette phrase qui me revient lorsque je vois la mère d’Aaron aujourd’hui.
Dans ce lit d’hôpital dont je sens la froideur jusqu’ici, alors que je ne suis même pas encore rentrée dans la chambre.

Abby la coriace n’est plus qu’une ombre cadavérique. Son nez, ses bras, certainement son ventre aussi… Il y a des branchements partout. Pour l’aider à respirer ? Manger ? Se soigner ? Certainement tout ça en même temps. Ça bipe dans tous les sens –rythme anarchique, et cette musique-là n’a rien d’agréable. J’ai toujours trouvé Sarah bien trop maigre, mais en la voyant ainsi, je peux dire que la brune a encore de la marge. Comment c’est possible ? Si livide, si vide. Son visage dirigé vers la fenêtre tourne lentement vers moi. Poignard. Elle ne dit rien. Je m’avance enfin et nous enferme.
Sa voix est si faible que j’ai l’impression qu’elle s’éteint un peu plus à chaque mot. Pourtant, l’échange est mielleux... Jolie rousse que je suis, j’ai l’air de bien me porter. … Ça l’air de l’étonner. Chaque mouvement a l’air de la faire souffrir. Je m’approche jusqu’au pied du lit, n’ose pas aller plus loin. Et puis le sucre du miel se change en cailloux.

__ Dis-moi Charlie. Comment est-ce que mon fils est mort ? Est-ce qu’il a eu mal ? Est-ce qu’il a dit quelque chose ? Est-ce que tu arrives à dormir alors que tu étais là, qu’il est mort dans tes bras et que tu n’as rien pu faire ?
Sans crier gare, elle m’assomme et je ne remarque pas l’arrivée de ma mère dans mon dos.
__ C’est pas parce que tu es dans un lit d’hôpital que tu as le droit de blâmer Charlie pour une chose dont ton fils est le seul responsable, Abby !
La porte claque et ma voix éclate alors que je me cramponne désespérément au plastique du pied-de-lit.
__ Fermez-la ! Je savais qu’il se droguait, mais j’ai rien dit, j’ai juste essayé sans succès de le faire arrêter. Et je ne sais toujours pas pourquoi il faisait ça. Qu’est-ce qui allait si mal pour qu’il en arrive à se détruire et à se foutre de ceux qui restent ici sans lui ? Je ne sais pas. Et on ne saura jamais. Mais on est tous fautifs ! D’avoir échoué à l’aider. Et lui, d’avoir céder. Alors fermez-la !

Mon autorité surprend ma mère un instant, mais semble raviver la malade. Les mots violents lui tranchent la respiration, mais elle continue, vindicative et hostile. L’aigreur se plante dans mon cœur. Le ressentiment s’y enfonce. La rancœur s’y tord avec malveillance. Les reproches me saignent à vif. Elle ouvre les vannes avec toute la faiblesse et l’animosité dont elle peut faire preuve. Pourquoi moi j’ai vu et pas elle ? Pourquoi j’ai rien dit ? Pourquoi j’étais là et pas elle ? Ravages. Elle m’accuse, libère sa jalousie, ses griefs et sa culpabilité avec haine.
Et même si on sait qu’elle s’en veut plus qu’à moi... on le sait, je le sais... ça n’empêche rien. Je me noie dans une mer glacée par mon propre sang. Désarçonnée par une riposte bâillonnée. Et ma mère prend ma défense. L’accuse à son tour par révolte, sous la colère. Et pourtant, je la vois rebrancher les quelques câbles qu’Abby a détachés. Elles se débattent, s’attaquent. Je peux plus. Je veux plus les entendre nous déchirer. Et le boulet qui m’ancrait à ce lit s’allège soudainement, étire sa chaîne lorsque ma mère m’ordonne de sortir. Je vais rouvrir la porte, m’adresse à celle qui a malheureusement échoué dans son rôle de bouclier.

__  Heath attend. Je vais lui faire faire le tour de la ville, même si il va détester ça.
__ Charlie ! Je me stoppe dans l’entrebâillement. Tout est de ta faute. Je te déteste.
Mon visage vrille sur elle alors que mes lèvres comprennent inconsciemment. L’esprit lui, se condamne à autre chose. Bombe à retardement.
__ Si ça te fait sortir de cette chambre, alors vas-y. Accable-moi. Hais-moi autant que tu veux. Je reviendrais demain.

Un pied dehors. La grenade à ultra-son implose sur ces mots échangés et gravés dans ma mémoire. Pas le temps de trouver Heath du regard. Je m’écroule. Blackout.

__ CHARLIE !!

La mère accoure, appuie sur l’alarme qui résonne dans le couloir, exige brancard, couvertures chauffantes et bien plus. Plongée dans l’inconscience, je ne l’entends pas m’implorer de revenir, de sortir de ce tombeau de glace qu’est devenu mon corps. Abby a arraché tout ce qui la maintenait en vie et observe la scène… La frayeur et la culpabilité se chargeant certainement de fusiller les dernières forces que ma visite a ranimée.


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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockVen 23 Mai 2014 - 10:58



Cris. Il relève la tête, gobelet de café en main, la seconde enfouie dans la poche. Appuyé contre la machine à café, il voit les vitres de la chambre, son regard se heurtant aux rideaux. Intimité. C’est bien Charlie qu’il entend. Son regard légèrement troublé dérive sur la personne qui lui fait face, patientant comme lui dans un siège de cette petite salle d’attente. Comme lui, il entend les cris, et comme lui, n’en saisit probablement pas le sens. Bruit étouffé. Le regard des deux jeunes hommes se croisent, et Heath se redresse, se décalant de quelques pas pour guetter la porte de la pièce, s’attendant à tout moment à voir une Charlie sortir en furie. L’inquiétude est là, mais elle est mêlée à ce désir de rester neutre, de ne pas se mêler des affaires des autres. Oui, il a pris l’avion. Oui, il est là, devant la chambre d'hôpital de cette inconnue. Mais il a bien conscience de n’avoir rien à faire ici. Et pourtant, il est assez persuadé que la rouquine en sera heureuse, lorsqu’elle ressortira. ... Ou plus tard. Mais qu’elle lui sera reconnaissante d’être là.

Il fait les cent pas, calme, solide; il accumule des forces, oublie ses propres troubles pour laisser entrer ceux de Charlie, quand elle aura besoin de parler. Il se stabilise, s’efforce d’être cet ami solide qu’il a toujours été. Figure rassurante. Pilier. Un pilier branlant en amour, mais solide en amitié. Ca lui réussi beaucoup mieux, l’amitié, à Heath. Et c’est en tant qu’ami qu’il a fait ce voyage.

- Heath attend. Je vais lui faire faire le tour de la ville, même si il va détester ça.


Il lève le nez, aperçoit la porte ouverte. Il a saisi la tension dans sa voix et ne peut que rester là, planté debout, à attendre le verdict. Il fini rapidement la gorgée restante et jette le gobelet dans la poubelle avant de reporter son attention sur la porte.

- Tout est de ta faute. Je te déteste.
- Si ça te fait sortir de cette chambre, alors vas-y. Accable-moi. Hais-moi autant que tu veux. Je reviendrais demain.


Il la connaît, la Charlie troublée. Sa voix est forte et terriblement tremblante. Son regard, lorsqu’il s’approche, fuyant et totalement perdu. Ses lèvres tremblent, son visage est livide. Il a à peine le temps de se jeter sous elle pour retenir sa tête d’heurter le sol.


*


Fin de matinée. Le soleil est haut dans le ciel, voilé de quelques fins nuages. L’attente à été longue, l’inquiétude de courte durée: on l’a aussitôt rassuré - elle irait mieux dans quelques heures. La mère est repartie travailler après un moment. Alors, il n’a pas eu d’autre choix que d’être patient. Deux cafés, beaucoup d’internet - vive le Wi-Fi dans les hôpitaux - et un peu de clope dehors, sur le trottoir. L’envie de vraies clopes l’a prise, le besoin, mais il a su se retenir d’aller s’acheter un paquet de cigarettes. Il a tiré sur son électronique, beaucoup, et est remonté quand l’envie de vrai tabac est devenue trop forte. Sagesse, retenue. Il est revenu se vautrer dans le fauteuil de la chambre, et s’y est endormi après avoir fermé le rideau à cause du soleil perçant à travers les nuages.


*


Réveil. Des chuchotements. La pièce est toujours sombre à cause du rideau qu’il a fermé, et parce-qu’on a visiblement pas voulu déranger le grand dormeur. Elles sont là, mère et fille, à discuter tout bas. Oeillade en direction d’Heath, la conversation se termine sur un baiser pour le front de Charlie. La mère sort alors, gratifiant Heath d’une main sur l’épaule, expliquant que sa pause est terminée et que Charlie est autorisée à sortir. A côté de lui, sur son accoudoir, une barre chocolatée qu’il n’a pas acheté.

Il tourne les yeux vers le lit, y trouve une rouquine éveillée. Il culpabilise quelques secondes de s’être endormi avant de se dire qu’en fait on s’en fiche un peu. Et surtout, que ça lui ressemble. Il se lève, va ouvrir les rideaux pour éclairer la pièce d’une lumière douce: les nuages sont revenus pour atténuer le soleil aveuglant. Avec un peu de chance ils ne mourront pas de sécheresse aujourd’hui. C’est que l’anglais y tiens, à ses nuages et à sa température très moyenne.

Il regarde une seconde dehors, puis tourne les yeux sur elle, et sur ses affaires posées au pied de son lit par sa mère. Passage des doigts sur son propre front, il désigne ensuite la porte, ne sachant trop quoi dire.

- Je t’attend dehors le temps que tu te change...


Charlie n’aime pas se montrer faible, alors, il ne reste pas là planté à la fixer avec un regard dramatique. C’est une fille solide, qui retombe sur ses pattes et rebondit. Une lionne. Attendue par son lion, sur l’île - parlera t-elle de ce petit incident à Pytha ? Il en doute. Il quitte la pièce, refermant derrière lui, sortant son téléphone pour prévenir Joach qu’elle s’est réveillée. Parce-qu’il n’a aucun secret pour le broken nose, et que même à des kilomètres de distance, son bro est là, et vit tout avec lui.


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MessageSujet: Re: N-O.   N-O. 1400359500-clockVen 23 Mai 2014 - 22:49

N-O. Photo_10

Tout s’est éteint. Ou plus exactement, mis en veille. Pour ne pas avoir à encaisser plus.

Et très certainement, autour de moi, ça s’agite. On me déplace, on tente de me réchauffer par tous les artifices médicaux à leur disposition. Les perfusions en pagaille sont censées éviter le pire, que ma température ne dégringole pas encore plus. Car plus elle chutera, plus longtemps je reste dans cet état et plus mon cerveau sera atteint. Dommages irréversibles. C’est ce qu’elle m’avait expliqué avant mon départ pour Prismver. Tous les risques et blablabla. Mon don est inutile. Ne sert qu’à mon confort personnel, alors je ne l’avais écouté que d'une oreille. Tout en notant tout de même que, à l’inverse, en cas de fièvre violente, les conséquences seraient similaires sauf que la douleur s’ajouterait au package. J’avais rétorqué que de toute façon, ça n’arrivait pas tous les jours et qu’elle ne devait pas s’en faire. Mais cet aparté que nous avions eu est resté et restera perdu dans mes oubliettes.

Et ce qui était autrefois traité par un contact de peau à peau se faisait maintenant remplacer par un attirail chimique de premier ordre. Ma « chaleur » est revenue graduellement au fil des heures.  Tout comme ma conscience. Mais apparemment, ça n’a pas été assez rapide pour ma mère. Elle est entrée dans la chambre peu de temps après que j’ai rouvert les yeux. J’ai à peine eu le temps de comprendre ce qui c’était passé, tout en posant mes prunelles vaseuses sur un Heath endormi. Adèle dépose une barre chocolatée sur l’accoudoir du E. Je me redresse dans le lit inconfortable et retire le fil qui fournissait de l’oxygène à mes narines. Elle vient à moi, se pose à mes côtés et me remet les tuyaux en place. Je lève les yeux au ciel, mais ne dit rien.

Elle m’explique alors dans un murmure que mon corps a lâché, mais je l’avais déjà compris. Elle précise qu’il a sagement veillé, en désignant Heath du menton. Puis elle me questionne pour savoir si c’est arrivé à Prismer. Je réponds directement que non et dissimule que ça a failli arriver, par deux fois après Nathan. De toute façon, personne ne le sait. Et j’ai réussi à gérer ma « défaillance technique ». Mais comme si elle se doutait de l’entourloupe, elle me demande comme je fais habituellement. N’étais-je pas censée apprendre à contrôler tout ça ? Oui, en effet. Mais je lui passe les détails quant aux histoires d’inégalité des classes. Je réponds alors…

__ S… J’ai presque failli avouer sex devant ma mère. Soupes. Douches chaudes ou glacées, ça marche bien aussi.

Elle acquiesce, puis on embraye sur Abby. La pilule a du mal à passer du côté de la mère rancunière. Moi j’aimerais ne pas m’y attarder maintenant. Et je me tiens à ma décision de revenir demain et d’essayer de lui parler plus calmement. Ça ne peut pas se terminer comme ça. Je ne le supporterais pas. Tanpis si je dois prendre quelques coups en plus. I won’t let the scar run too deep anymore.

__ Ça ne concerne qu’Abby et moi. Je ne veux pas que ça vienne ternir votre relation à toutes les deux. Alors laisse-moi faire Mom’.

Je ne lui laisse pas vraiment le choix. Ne dis rien de plus. Shut the heart.
Puis le « beau au bois dormant s’éveille ». Je ne sais pas si je souris aux mots de ma mère ou à Heath. Mais peu importe. Je lève à peine une main pour le saluer et laisse filtrer un « hey… ».  
Et je la suis des yeux s’éloigner du lit, faire une halte auprès de Heath en précisant que je pouvais sortir, puis s’éloigner encore plus avant de passer la porte. Un dernier échange de regard. Je lui souris. Et la porte se referme. Mon sourire disparaît. J’inspire, baisse la tête, passe une main sur mon front.

Putain de corps qui me trahit toujours.
Il manquait plus que je l’inquiète. Que j’ajoute un peu plus de tracas sur les épaules de ma mère. Merde. Tu n’arrives même pas à préserver les gens les plus importants. Les préserver de moi… Œillade sur le brun qui tire le rideau pour laisser rentrer la lumière naturelle.
Ça m'emmerde. Pourquoi t’es là Heath ? Allez, désintéresses-toi simplement de toute cette misérable merde...
J’arrache les pansements sur mes bras qui indiquent là où les perfusions étaient plantées. Super, je vais avoir des bleus. Encore.

__ Je t’attends dehors le temps que tu te changes...
__ Ok.
J’attends qu’il quitte la pièce pour sortir du lit. Mets du temps à retrouver une sensation dans mes jambes et à m’en servir. Je fronce les sourcils, agacée par ma faiblesse. Mais va falloir faire avec encore quelques minutes.

Dans le couloir, la progression est lente. Et je choisis le mur que je longe dans le rôle de béquille, plutôt que Heath. Mais lorsque ma mère réapparaît dans le champ de vision, je m’en détache illico et me raccroche à mon sac-à-main, légèrement instable. Elle nous ordonne de rentrer en voiture et tend les clés à Heath, présupposant qu’il sait conduire. Je ferais GPS, mais ne manque pas d’indiquer au pilote l’adresse à rentrer dans Google Maps.

Le cuir brûlant des sièges du vieux pickup rouge de ma mère n’attendait plus que moi. Ça fait du bien. Je m’y enfonce comme si c’était des draps moelleux, alors que Heath s’approprie l’engin. Le moteur se met en marche et le CD hurlant du vieux rock se met en route en même temps. Je baisse le son. Et nous voilà partis.

Pendant le trajet plutôt silencieux malgré un remerciement –j’ai entendu dire que tu as évité que ma tête ne heurte le sol… bon réflexe monsieur l’athlète, et la musique, je me réapproprie mon corps, fais en sorte d’en retrouver la sensation et surtout la maîtrise. Bras, mains, poignets, genoux, chevilles… Je masse les muscles pour les réveiller, improvise des ronds dans l’air ou du moins autant que je peux. Et quelques minutes avant d’arriver à destination, j’annonce que nous n’allons pas à l’appart’, mais plutôt au restau-qg de la family. Ça fera du bien de penser et voir autre chose. Je dévoile un trop enthousiaste « et j’ai faim ».

So. Bienvenue chez « Mother ».
De l’extérieur, on se demande. Ancienne ambassade ? Hôtel abandonné ? Et à l’intérieur, la question demeure. Cabinet de sorcellerie ? Salon de coiffure africain ? Classe primaire ? Il ne faut pas chercher à savoir où on tombe quand on pénètre le lieu baigné de lumière grâce à la grande verrière qui toise toute la devanture. Le restaurant est un mélange d’influences coloniales teinté des origines d’Agnès –la propriétaire principale, et de ses voyages. Sénégal ? Cuba ? New-York ? Rome ? Un melting-pot digne de la Nouvelle-Orléans en somme. Bières et rhums sont servis au bar ou sur de vieilles malles de voyages. Des tables dépareillées sont dispersées dans la pièce principale et attendent au max’, une quinzaine de couverts. Au bout de la salle, un vieux comptoir cache une partie de la cuisine. Les effluves épicées s’échappent déjà, ça se sentait depuis la rue.

Agnès se rue sur moi à peine la porte passée et m’enlace par le cou. Heureusement, Heath était derrière moi et nous retiens malgré lui de tomber à la renverse.
__ Bah alors ? On comprend rien aux emails d’Adèle ? En même temps qui comprendrait.
Je m’esclaffe en l’accueillant dans mes bras, puis elle se détache pour saluer Heath aussi chaleureusement. L’anecdote a déjà fait le tour du quartier, mais elle ne semble pas être au courant de la péripétie à l’hôpital. Tant mieux. Autant retarder la leçon.
__ Heath, c’est ça ? Moi c’est Agnès. Bienvenue à la Nouvelle-Orléans et dans notre humble restaurant.

Et la mère d’Inès nous entraine pour nous installer à une table. Un « Tu nous a manqué ici. Mais tu manques surtout à ta mère » claque, avec cet accent si coloré que même moi j’ai parfois du mal à comprendre. Agnès gère toujours 36 milles trucs à la fois. Elle nous sert tout de suite deux cafés, précise qu’elle attend l’extra qui les dépanne le temps de l’hospitalisation d’Abby avant d’ouvrir pour le premier service, touille dans le chaudron le jambalaya qui mijote doucement. Puis elle lâche qu’Inès –sa fille que je surnomme Pomme d’amour, ne sait pas que je suis là. Elle voulait lui faire la surprise. J’hoche de la tête, ravie de participer à la magouille.

Je la suis du regard, admirative et déjà dans son monde. Ce que cet endroit m’a manqué…
Agnès la baroudeuse. Agnès l’incorruptible. Agnès l’exotique. Agnès la généreuse. Agnès la rebelle. Agnès l’exigeante. C’est celle à qui on pourrait attribuer le plus de qualificatifs. Sous ses courbes créoles, sa peau mate, ses énormes boucles d’oreilles et ses cheveux si noirs… Oh mon dieu, la coupe à la garçonne… Elle a enraillé ses belles boucles, mais noue toujours fièrement ce tissu coloré typique. Elle a vu mille et une choses, voyagé avec presque rien si ce n’est cette épatante confiance en elle. Cette assurance qui lui permet de réussir tout ce qu’elle entreprend. Agnès a toujours su s’imposer et prendre les choses en main.
Et là, on passe du café au plat de résistance.
__ Vous m’en direz des nouvelles. Surtout qu’il paraît que tu apprécies les plats épicés.
Après nous avoir servi, elle s’assoit à côté de moi tout en adressant un clin d’œil à Heath.
__ Ho. Connor est déjà passé…
Le regard noir d’Agnès suit le mien sur l’ordinateur portable déposé sur une table au coin devant le bar.
__ Ah oui. T’es au courant de ça, bien entendu. Quelle question ! … Déçue de pas le voir ?
__ Pas spécialement. Je suis presque sûre qu’il va repasser.
__ Oui avec Inès. … Tu sais qu’ils sortent ensemble depuis quelques semaines ?
__ Quoi ?! Seulement depuis quelques semaines ? Mais qu’est-ce qu’ils ont fichu, sérieux ?
__ Ça a pas été très facile pour lui après le décès d’Aaron. Et puis… C’est pas comme si ton départ n’en avait pas rajouté une couche. Les Bennett ne s’oublient pas facilement apparemment.
J’hausse les sourcils tout en vidant mon verre d’eau, genre « Hein, hein… Je ne vois pas de quoi tu parles. Et quand bien même, c'est ridicule ».
__ Come on, Charlie. Si il n’y avait pas eu Aaron dans l’équation, me dis pas que tu ne te serais pas laissée tenter par le blondinet… ?
Mon visage trahit ma surprise. Jamais j’aurais cru qu’elle faisait attention à tout ça. Mais je finis par sourire.
__ Il n’est pas moche, je vais pas dire le contraire. Je dodeline de la tête. Mais Connor est trop… gentil.
Je pense qu’on peut s’ennuyer vite avec lui, mais ça je me garde bien de la mentionner.
__ Oh oui c’est vrai que c’est plus sympa de se faire écorcher le cœur. Ma fille a au moins l’intelligence de choisir tout de suite le bon garçon.
Sous-entendu, je sais que t’as pas fréquenté que de tendres et que t’es pas non plus ressortie indemne. Mais tu le cherches bien.
Mes lèvres se pincent, mes yeux s’élèvent à nouveau au ciel, exaspérée.
__ Well. Qui est-ce qui retombe dans les bras d’un homme marié dès qu’il passe en ville ?
Gros blanc.
__ J’vais tuer ta mère.
Œillade rapide sur Heath. Je ne retiens pas mon rire.
__ Attends ton tour, ‘y a la queue.
C’est dans ce genre d’échanges que je parviens à me ressaisir –ou mieux détourner l’attention d’un organe cardiaque tuméfié. Mais il n’y a qu’avec la famille que je n’ai pas vue depuis longtemps que ça marche aussi bien. Je m’en voudrais presque de l’utiliser ainsi d’autant que je sais qu’elle ne remarquera rien. Je sais à quoi m’attendre des parties en présence. Heath croit bien me connaître et inversement. Mais je sais aisément qu'il n'est pas dupe. Tout comme je sais qu'il ne dira rien, parce qu’il fonctionne aussi un peu comme ça, mais surtout parce qu’il ne se préoccupe pas de ce qui n'a pas d'importance. Si son désintérêt peut en agacer plus d’un, moi, je compte bien là-dessus.

Le rire d’Agnès se mêle enfin au mien jusqu’à ce que le téléphone ne sonne. Une main dans mes cheveux, j’en profite pour demander à Heath si il en veut encore. Il n’a qu’à se servir dans mon bol, je suis repue. Puis derrière nous, la voix d’Agnès s’envenime dans un langage fleuri. Son accent à couper au couteau empire. L’extra tant attendu ne viendra pas. Agnès exige le renvoi de la personne au bout du fil et responsable de son dossier. Sauf qu’à mon avis, ça ne doit pas pouvoir se passer comme ça. Je me lève pour aller revêtir un de ces tabliers en tissu blanc qui prend place sur ma jupe en jean. J’accroche -comme j’avais l’habitude de le faire- un torchon rouge écrevisse à une de mes poches arrière, m’empare d’un calepin et d’un stylo… Et elle me dévisage alors qu’elle raccroche en fulminant.

__ J’assure le service. Tu restes en cuisine et la plonge attendra l’arrivée de ma mère ou d’Inès. T’as quoi à la carte en ce moment ?
Elle hésite un instant avant de sourire et de m’embrasser sur la joue. Elle m’explique le tout en détails. Il n’y a jamais beaucoup de choix par manque d’effectifs pour suivre derrière. Il y est deux ou trois spécialités, plus trois ou quatre propositions qui changent toutes les deux semaines. C’est un restaurant d’habitués. Les familles et les bandes de potes amateurs de bonne bouffe et rhum composent la majeure partie de la clientèle. Agnès repasse derrière le bar tandis que je repars vers Heath.

__ Désolée. J’espère que ça t’embête pas, mais je donne un coup de main. Tu peux t’occuper de l’ordinateur ? Je te fournirais en café autant que tu le voudras. À moins que tu ne veuilles aller te balader ?
Bien sûr, bien sûr. Heath ? Se balader ? Grand sourire merdique pour qu’il accepte. Agnès nous rejoint avec deux objets : un disque dur externe. Elle explique que toute sa vie est dedans, mais aussi sa comptabilité, des photos du restaurant que j’avais prises et qui devaient servir à illustrer un futur site web, etc. Tout en débarrassant la table, je m’étonne lorsqu’elle dit que le site web existe bien. Un truc gratuit donc bancal. Mais au moins, les gens peuvent réserver en ligne et d’ailleurs il faudrait checker. Les codes d’accès sont dans les dossiers. Le fameux ordinateur est placé devant le maître et Agnès poursuit ses explications jusqu’à ce que je revienne et me tende une barrette pour cheveux.

__ Tiens. Tu l’avais oublié ici alors que tu y tiens. Elle appartenait à ta grand-mère c’est ça ?
__ Oui. Je croyais que je l’avais perdue… Merci de me l’avoir gardé.

Ce petit objet, cette possession d’une personne que je n’ai jamais connue et que j’affectionne quand même me prodigue un peu de baume à l’âme. Je m’empresse de relever mes cheveux rebelles et de l’y glisser, puis je file commencer la mise en place de la salle. Je retrouve mes marques sans soucis. Zigzaguant sans peine, penchée au-dessus des tables, les gestes simples me reviennent : étendre les sets en papier d’une main, placer couverts et serviettes d’un même côté de l’autre main, repositionner les épices et assaisonnements, chasser ma frange de mes yeux en me redressant, pousser une chaise mal placée, disposer quelques tableaux noirs ici et là pour que tout le monde puisse lire facilement la carte… Dans le même temps, Agnès a mis en route sa radio libre où musiques créoles, jazz et latines défilent, puis a laissé ses casseroles parler pour elle.

Comme promis, j’apporte son café à Heath juste avant que l’ordre d’ouvrir le restaurant ne soit lancé. Je déverrouille la porte, affiche le traditionnel « Open » vers l’extérieur et accueille le premier habitué qui attendait depuis trois minutes. Monsieur Kabour. Il me reconnaît après avoir hésité quelques secondes. Je ressemble de plus en plus à ma mère. Je lui rétorque que je ne sais pas si je dois le prendre comme un compliment, alors qu’il s’installe à sa table en rigolant. Le « Mother » est sa cantine. Et moi, c’est mon refuge. J’y reprends mes vieilles habitudes. Old distractions. Sauf que cette fois-ci, je croise les doigts pour qu’un sourire sincère transperce ce sourire encore un peu forcé et bien trop commercial.

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